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Seul un Dieu qui souffre peut nous aider à retrouver l'espérance Culte commémoratif à l'occasion des 150 ans de la destruction de l'ancien Temple Neuf - Dim 23 août 2020

LECTURE BIBLIQUE : Livre du prophète Jérémie, chap. 23, 9-12.29-32 (Bible « Parole de vie »)

« Mon cœur est brisé, je tremble de tout mon corps. Je suis comme quelqu’un qui a trop bu, comme un homme possédé par le vin.

C’est à cause du SEIGNEUR, le Dieu saint, et à cause de ce qu’il m’a dit :

« Ce pays est rempli de gens qui commettent l’adultère. Ils courent vers le mal, ils ont beaucoup de courage pour ce qui n’est pas bien. À cause d’une malédiction, ce pays est en deuil. Les pâturages du pays sont complètement secs. »

Le SEIGNEUR déclare : « Même les prophètes et les prêtres m’ont trahi. Jusque dans mon temple, on trouve des traces du mal qu’ils font. C’est pourquoi leur chemin va devenir glissant. Ils se cogneront dans la nuit et ils tomberont. En effet, je vais faire venir le malheur sur eux, l’année où j’agirai contre eux. »

Voilà ce que le SEIGNEUR déclare. (…) Est-ce que ma parole n’est pas comme un feu ? Est-ce qu’elle n’est pas comme un marteau qui casse le rocher ?

Le SEIGNEUR déclare : « Eh bien, je vais attaquer les prophètes qui se volent mes paroles les uns aux autres. Oui, déclare le SEIGNEUR, je vais attaquer ces prophètes qui utilisent leur propre bouche pour faire des déclarations en mon nom. Je vais les attaquer. Leurs rêves ne sont que des mensonges. Quand ils les racontent, ils trompent mon peuple par leurs paroles fausses et creuses. Moi, je ne les ai pas envoyés et je ne leur ai donné aucun ordre. Ils ne peuvent rendre aucun service à mon peuple. » Voilà ce que le SEIGNEUR déclare.

PRÉDICATION DU PASTEUR RUDI POPP - Culte commémoratif à l'occasion des 150 ans de la destruction de l'ancien Temple Neuf - Dimanche 23 août 2020

Le texte biblique que nous avons sous les yeux s’est envolé du feu du Temple Neuf, dans la nuit du 24 août 1870. Cette feuille noircie par les flammes figure en copie sur vos livrets ; l’original est suspendu sous verre sur un mur de mon bureau, depuis que le pasteur Gustave Koch l’a trouvé et conservé, le lendemain du sinistre.

Ce bout de papier a encore de quoi nous faire frémir, 150 ans après. La feuille de la Bible qui s’est envolée du feu contiendrait-elle un message crypté qui permettrait de donner une signification divine à la dévastation ? La destruction aurait-elle donc un sens caché ?

Loin de nous toute superstition ! Non, nous devons lire cette feuille envolée du feu tout à fait sobrement, comme tout autre passage de la Bible, en y trouvant le lieu d’une Parole qui nous vient d’ailleurs.

Le passage dans le livre du prophète Jérémie nous pousse d’abord à reconnaître la puissance de la sidération, de prendre l’anéantissement pour ce qu’il est : une remise en question de toutes nos espérances, y compris l’espérance en Dieu. Dans le texte biblique allemand de l’époque : « Mein Herz will mir in meinem Leibe brechen, alle meine Gebeine zittern… » - « Mon cœur est brisé, je tremble de tout mon corps. Je suis comme quelqu’un qui a trop bu, comme un homme possédé par le vin. »

Nous pouvons à peine imaginer à quel point cette seule phrase a pu parler aux contemporains de la nuit du 24 au 25 août 1870 à Strasbourg. Qu’elle a exprimé le sentiment d’avoir perdu le sens de la réalité. Qu’elle a traduit leur désespoir, leur désolation devant les ruines de leurs espérances, leur incapacité à apprendre à nouveau à espérer.

Les victimes du bombardement ont-elles vu un signe de l’action de Dieu dans cette disparition de l’ancienne église ? Ces chrétiens — qui vivaient pourtant à une époque d’un optimisme frénétique, mue par une résolue croyance au progrès —, ont-ils essayé de donner à la destruction du Temple Neuf un sens dans l’histoire du salut ?

Nous ne pouvons qu’espérer que la leçon d’espérance du prophète Jérémie leur ait permis de ne plus identifier l’espérance chrétienne à l’optimisme forcené de leur siècle. Car s’il y a une leçon sûre à tirer de toutes les catastrophes de l’humanité, c’est bien celle-là : l’espérance et l’optimisme sont aussi éloignés l’un de l’autre que la grande et belle église des Dominicains, construite par tant de mains et de têtes durant six siècles, et le champ de ruines qu’en laissera le matin du 25 août 1870.

Et nous aussi, chers amis, nous avons encore à apprendre cette différence entre l’espérance et l’optimisme. Comme les Hébreux du temps de Jérémie tournaient les yeux vers un passé légendaire qui leur semblait la seule façon de vivre avec Dieu ; comme les Strasbourgeois au milieu des ruines il y a 150 ans, devant la plus grande catastrophe qui a jamais frappé la ville, nous vivons à notre manière au milieu des ruines de notre vieille chrétienté. Nous habitons ces ruines, et chaque mur qui tombe est pour nous tous un crève-cœur qui nous rappelle douloureusement la splendeur passée.

C’est dans ces ruines que nous avons besoin de la leçon de Jérémie. Aujourd’hui encore, nous avons besoin d’apprendre à nouveau l’espérance. Et pour parler de l’espérance, il faut commencer par regarder le désespoir en face.

Vous savez à quel point on se méfie de l’espérance, et plus encore de l’espérance chrétienne. N’est-ce pas une histoire de naïfs incurables qui veulent tellement croire que tout ira mieux que, lorsque les faits leur donnent tort, ils s’inventent encore un ciel ressemblant au meilleur des mondes ?

L’espérance ne serait-elle que la transposition dans l’éternité d’un optimisme incorrigible ? L’exemple de Jérémie nous montre que la véritable espérance n’a en fait rien à voir avec l’optimisme. Pour défendre l’espérance authentique, Jérémie n’a cessé de subir les persécutions de ceux qui s’en prétendaient pourtant les champions, ceux qui disaient : « N’ayez pas peur, tout ira bien », tandis que Jérémie annonçait malheurs sur malheurs, jusqu’à la destruction de Jérusalem par les armées de Babylone.

Pour pouvoir espérer, espérer vraiment, il faut accepter de renoncer à l’illusion et aux faux espoirs — et ce renoncement est douloureux. Pour espérer en Dieu, il faut d’abord accepter de quitter toutes les autres espérances, tous nos espoirs alternatifs, tous les filets de sécurité qui nous évitent d’avoir à faire le grand saut de la confiance en Dieu : tous ces espoirs factices que nous arrivons parfois à confondre avec Dieu lui-même, et dont l’échec nous déconcerte alors tant.

C’est ce que Jérémie a compris : ses adversaires, qui annoncent des triomphes contre Babylone, n’ont en fait que des espoirs humains. Ils parlent royaume, armée, diplomatie : ils espèrent la domination, la gloire, le pouvoir, le triomphe. Ils ne sont pas sans ressemblance avec les tenants du Second Empire dont les illusions ont préparé la chute de Strasbourg en 1870.

Mais Dieu n’a que faire de ces rêves d’empire. À l’époque de Jérémie, la destruction de Jérusalem, si tragique, si atroce, va au moins permettre, par l’épreuve, une radicale purification de l’espérance biblique. La destruction du Temple Neuf et de la bibliothèque, si tragique, si atroce, a-t-elle permis la même purification pour placer notre espérance en Dieu ?

Ce qui est sûr, au matin du 25 août 1870, c’est que les autres espoirs n’ont plus de sens. Et encore une chose est sûre, et elle l’est toujours : c’est dans les ruines des espérances détruites qu’il nous faut apprendre à espérer, en cessant de chercher un divin bouc émissaire.

L’apprentissage de l’espérance commence par cette leçon très terre-à-terre : avec Jérémie, la Bible nous apprend à reconnaître la cause spirituelle du malheur non pas dans une mystérieuse méchanceté de Dieu, mais dans la bêtise théologique, religieuse et politique des hommes. « Jusque dans mon temple, on trouve des traces du mal qu’ils font » — ce temple souillé dont parle le prophète n’est pas un bâtiment sacré, consacré par des hommes, mais le lieu de reconnaissance d’une relation à Dieu que nul ne peut détruire : la parole vivante qui est comme un feu, qui est comme un marteau qui casse le rocher.

Là où nous aurons tendance à chercher une explication divine du malheur, le livre de Jérémie nous pousse à identifier ses racines dans la malédiction qui consiste littéralement à mal se parler, à mal user de Dieu par des paroles fausses et creuses. La religion, dit le prophète Jérémie en précédant de loin Karl Marx, peut en effet devenir une forme de fuite et d’opium du peuple.

Ainsi, dans l’esprit des fidèles auditeurs, l’espérance qui est proclamée le dimanche matin peut rester du ressort du dimanche matin, c’est-à-dire tout à fait coupé et séparé de ce qui se vit au quotidien. C’est ce que, quelques années avant la destruction de l’ancien Temple Neuf, Karl Marx avait appelé la « division du sujet ». Des croyants de toute époque se divisent encore entre ce qui est de l’ordre du religieux de ce qui est de l’ordre du réel. Puisque leur quête de Dieu s’appuie sur des espoirs trop humains, leur rapport au monde est tout autant faussé.

Dieu refuse cette division ; elle a d’ailleurs été détruite maintes fois, et elle a encore sombré avec la destruction de l’ancien Temple Neuf. Une église détruite par la grandiose stupidité des humains nous interroge ainsi sur notre rapport au monde ; les ruines disparues de 1870 nous incitent à imaginer ce que pourrait être un nouveau visage du christianisme qui tire les conséquences de la dévastation.

Le fait que cette destruction n’ait provoqué, déjà en 1870, quasiment aucune réaction théologique ou religieuse est un indice de la sécularisation qui marque toujours notre société. Ce qui me frappe en particulier est l’absence totale d’un lieu de mémoire de la catastrophe : on a construit le nouveau Temple Neuf (et l’immeuble du chapitre St-Thomas sur l’emplacement du chœur) comme si le sinistre n’avait pas eu lieu ! Cela ne s’explique guère par le contexte politique de l’époque : à Froeschwiller, sur les lieux de la terrible bataille, la construction de l’église de la Paix a bien été possible, en 1876.

Il y a là une trace de la sécularisation qui signifie, déjà à l’époque, que la question de l’espérance de Dieu est insignifiante pour la plupart des hommes. Et même ceux qui se déclarent croyants sont loin de mettre leur foi en pratique au quotidien : ils ne se tournent vers Dieu que lorsqu’ils traversent de grandes épreuves, et lorsque la science s’avère encore impuissante. Dieu est pour eux un « bouche-trou », auquel on n’a recours qu’au moment où les connaissances humaines se heurtent à leurs limites.

Or le prophète Jérémie l’a proclamé haut et fort, en survolant sur une feuille noircie le trou laissé par les ruines du Temple Neuf : Dieu lui-même refuse d’être ce Dieu « bouche-trou ». Il n’est pas le garant de quelques espoirs optimistes qui éventuellement nous arrangeraient. Il n’est pas un suppôt à notre disposition pour colmater les brèches du monde. C’est au contraire parce que Dieu souffre de la misère de ce monde qu’il peut nous aider à retrouver l’espérance.

Comme l’écrira Dietrich Bonhoeffer, encore deux terribles guerres plus tard :

« Dieu, sur la croix, se laisse chasser hors du monde. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. Le Christ ne nous aide pas par sa toute-puissance, mais par sa faiblesse et sa souffrance ! Voilà la différence décisive d’avec toutes les religions. La religiosité de l’être humain le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde (…). La Bible le renvoie à la faiblesse et à la souffrance de Dieu ; car seul un Dieu souffrant peut nous aider. »

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Rüdiger Popp
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Inclut des images créées par Pinakeen Bhatt - "peekaboo" • Moritz Mentges - "untitled image" • Emran Yousof - "Holyrood Abbey Edinburgh - UK" • Mitchell Luo - "untitled image"