BeHind the scenes

Une jeune femme prend un bain de minuit. Soudain, c'est le chaos : entraînée violemment à droite, à gauche, elle hurle, boit la tasse, se débat, et... coule. Le spectateur, lui, est agrippé à son fauteuil, lessivé. Pourtant, durant ces dix premières minutes, il n'a vu ni aileron ni la moindre petite quenotte de requin. C'est pourtant un énorme raz-de-marrée de spectateurs qui fera des Dents de la Mer à sa sortie, en 1975, un des plus gros succès de l'histoire du septième Art.

BEHIND THE SCENES

Lors d'une conférence tenue le 15 mars 1978 au National Film Theater de Londres, Steven Spielberg dit des Dents de la mer que le film lui semble à présent :

« Violent, méchant et fruste. Rien dans ce film ne m'était personnel. Tout était calculé. J'ai fait le montage avec jubilation, sachant l'effet que cela produirait sur le public. Je ne veux plus jamais travailler sur un autre film de ce genre. »

L'affirmation peut sembler abrupte et le constat amer, mais s'il est vrai que le film a reçu un accueil public et critique favorable, il est tout aussi vrai d'affirmer que le tournage fut éprouvant pour le réalisateur, les acteurs, les producteurs et l'équipe technique. Le tournage des vues extérieures, qui a débuté le 2 mai 1974, devait finir au plus tard le 25 juin. Or il n'en fut rien. Il se prolongera en fait jusqu'au 15 septembre 1974, et dans le même temps, le budget qui était initialement prévu à 3 millions de dollars explosera à 9 millions de dollars.

Production

En 1974, paraît le roman Jaws de Peter Benchley. Très vite, il se place en tête des ventes aux États-Unis et il y restera 44 semaines d' affilée, atteignant en quelques mois 9 millions d'exemplaires vendus.

Assez vite, David Brown et Richard D. Zanuck, les producteurs du premier long métrage de Steven Spielberg Sugarland Express, décident d'acheter les droits du livre, comprenant tout le potentiel cinématographique du roman. À cet effet, ils paient 175 000 dollars à l'auteur et demandent à Benchley d'adapter lui-même Jaws à l'écran pour 25 000 dollars supplémentaires.

C'est en rendant visite à ces producteurs que Spielberg découvre par hasard un exemplaire du roman, comme il l'expliquera lui-même :

« Un jour, alors que j'étais dans le bureau des producteurs de Sugarland Express, j'ai vu plusieurs jeux d'épreuves d'un livre à paraître : Jaws (en français « mâchoires »). Je me suis dit que ça devait être une histoire de dentiste ! »

— Propos de Steven Spielberg recueillis par le magazine Première, n°114 de septembre 1986 et repris par le n°357 de novembre 2006, p.26.

Après avoir lu l'ouvrage, il se décide à le réaliser. Car comme il le précise lui-même, il a trouvé dans le roman un écho à ses propres peurs :

« Tout ce que je sais de l'océan, c'est que j'en ai toujours eu peur. J'étais le candidat idéal pour diriger Les Dents de la mer. Je me suis demandé pourquoi. J'ai fouillé dans mes souvenirs et j'ai retrouvé. Je devais avoir 3 ou 4 ans ; on habitait dans le New Jersey et, avec mon père, on allait à Atlantic City tous les week-ends. Je me souviens qu'il m'emmenait dans l'eau et me tenait au-dessus de sa tête quand les vagues arrivaient. Je me sentais très en sécurité dans ses bras. Et il y a eu cette vague, plus haute. Mon père m'a lâché, j'ai culbuté, et j'ai avalé de l'eau salée... J'ai un souvenir très vif à la fois de la confiance que j'éprouvais dans les bras de mon père et, simultanément, de la trahison de la nature m'arrachant à mon père pour me jeter sous l'eau. Je crois que mon désir de faire Les Dents de la mer me vient de là. »

— Propos de Steven Spielberg recueillis en novembre 1996 par Jacques-André Bondy et Alain Kruger pour le magazine Première1

Dans les mois qui suivent, Peter Benchley écrit trois moutures du scénario qui ne convainquent pas. Il part ensuite au festival de Cannes, à la rencontre des producteurs et de Spielberg qui sont venus présenter Sugarland Express en compétition officielle, où le film sera récompensé du prix du scénario. Puis il s'envole pour les Bermudes où il commence la rédaction de son nouveau roman, Les grands fonds (The Deep).

L'équipe commence alors à être soucieuse. Il manque un scénario et le temps presse, la Screen Actors Guild menace d'appeler à la grève à partir du 28 juin 1974 et aucun studio ne s'engagerait dans un projet dont le tournage se prolongerait au-delà de cette date.

La production du film se met donc en branle. Les Dents de la mer est initialement budgeté à 2,5 millions de dollars, ce qui est peu face aux 5 millions de budget de L'Aventure du Poséidon (Ronald Neame, 1972)3 ou aux 14 millions de La Tour infernale (John Guillermin et Irwin Allen, 1974)4, films catastrophes dans la veine du film de Spielberg. Mais au départ, il n'est prévu aucun effet optique ou mécanique particulier.

De son côté, Steven Spielberg contacte l'équipe technique de Sugarland Express, espérant bien la réemployer au maximum sur son nouveau projet. Il convainc le décorateur Joe Alves, futur réalisateur des Dents de la mer 3, le directeur de production Bill Gillmore et la régisseuse de distribution Shari Rhodes. Le chef opérateur Vilmos Zsigmond étant indisponible, Spielberg fait appel à Bill Butler avec qui il avait travaillé sur les téléfilms Something Evil (1972) et Savage (1973).

Il reprend aussi Verna Fields qui a l'avantage d'être relativement proche de Ned Tanen, à l'époque président d'Universal Pictures. Elle était également engagée à l'époque sur le projet de comédie musicale de Peter Bogdanovich, Enfin l'amour (At Long Last Love) qui sera finalement monté par Douglas Robertson et sortira en 1975.

Il faut ensuite envisager une progression plus rapide dans l'écriture du scénario. Or, quelques années auparavant, Zanuck avait eu un projet resté inabouti : adapter pour la 20th Century Fox, la pièce de théâtre d'Howard Sackler sur le boxeur noir Jack Johnson, The Great White Hope (L'insurgé). Il lui confie donc le soin d'intervenir sur le scénario de Benchley et Gottlieb, à la manière d'un script doctor. Ne désirant pas être crédité, Sackler va s'enfermer un mois à l'hôtel Bel-Air de Los Angeles pour récrire certaines scènes. Avec John Milius, il rédigera la 1re version du monologue de Quint, concernant le naufrage de l’USS Indianapolis. Survenu le 30 juillet 1945, il mit à la mer 900 marins pendant 5 jours, dont un certain nombre ont fini dévorés par les requins. Le monologue sera finalement retouché par Robert Shaw lui-même, de manière à être plus compact, plus percutant.

Le lieu principal de tournage est fixé à Martha's Vineyard en raison des faibles marées et des hauts-fonds à proximité des plages qui permettront de filmer toute la journée.

Reste le problème du requin. Comment insérer dans le film des vues réalistes de l'animal, étant entendu qu'il n'est pas évident de filmer un requin et impossible de faire évoluer des acteurs à ses côtés.

Une partie de ce dilemme sera résolu par les vues sous-marines de vrais requins, tournées par les photographes animaliers Ron et Valerie Taylor à Dangerous Reef en Australie-Méridionale. Les vues ont été utilisées dans la scène où Matt Hooper est enfermé dans une cage avec le requin autour de lui. Comme les vrais requins ne mesuraient pas 7 mètres comme souhaité par Spielberg, il fut décidé de faire doubler Richard Dreyfuss par un nain dans une petite cage, donnant ainsi l'illusion que le requin filmé est plus grand qu'il ne l'est en réalité. L'homme en question s'appelle Carl Rizzo et mesure 1,45 m.

Ensuite, Joe Alves se met à la recherche de quelqu'un pouvant construire de faux requins mécaniques et la trouve en la personne de Robert A. Mattey, le créateur de la pieuvre de 20 000 lieues sous les mers (Richard Fleischer, 1954). À cette époque, le film a déjà dépassé les 3 millions de dollars de budget.

Alors que Carl Gottlieb est appelé pour finaliser le scénario, les choix du casting sont tranchés. Roy Scheider, qui vient de se faire remarquer dans French Connection de William Friedkin (1971), campera Martin Brody, et Matt Hooper sera incarné par Richard Dreyfuss. Pour le rôle de Quint, c'est Sterling Hayden qui est approché en premier, acteur qui s'était distingué dans Quand la ville dort de John Huston (1950) ou L'Ultime Razzia de Stanley Kubrick (1956). Mais il ne peut accepter ayant des démêlés avec l'Internal Revenue Service à propos d'une histoire d'impôts impayés. Le rôle est finalement offert contre 100 000 dollars à Robert Shaw qui s'est fait remarquer l'année précédente par son interprétation de Doyle Lonnegan, gangster de L'Arnaque de George Roy Hill (1973).

Enfin, comme il est de coutume de laisser choisir les producteurs pour les seconds rôles, Richard D. Zanuck propose pour le rôle d'Ellen Brody celle qui fut sa femme de 1969 à 1978, l'actrice Linda Harrison (La Planète des singes, 747 en péril). Mais Spielberg avait déjà choisi Lorraine Gary, la femme de Sidney Sheinberg, président-directeur général de Music Corporation of America qui possédait à l'époque Universal Pictures.

Une fois ces éléments établis, le planning de tournage se précipite. À compter du 8 juillet 1974, Robert Shaw voulait tourner dans Brève rencontre (Brief Encounter), remake de Brève rencontre de David Lean qui remporta le Grand Prix au festival de Cannes en 1946. Dans ce téléfilm d'Alan Bridges, le rôle d'Alec Harvey sera finalement tenu par Richard Burton, Robert Shaw étant retenu sur le plateau des Dents de la mer pendant seize semaines et demie.

Quoi qu'il en soit, la menace de grève de la Screen Actors Guild laisse peu de temps au tournage dont le début est fixé au 2 mai 1974.

Tournage

L'équipe technique prend ses quartiers à Edgartown, ville de moins de 4 000 habitants située à Martha's Vineyard. Une fois sur place, le scénario est une nouvelle fois peaufiné dans la journée, puis tapé le soir à la machine à écrire par Carl Gottlieb afin que les répliques soient disponibles le matin. John Landis sera même appelé en urgence sur l'île pour insuffler un peu d'humour au scénario, mais ses ambitions de réécriture sont trop grandes et son esprit jugé trop décalé. Il repart quelques heures après être arrivé à Martha's Vineyard. Le rôle de Roy Scheider prend de plus en plus d'importance, tandis que la liaison amoureuse de Matt Hooper avec Ellen Brody qui était dans le roman est gommée. De plus, Larry Vaughan, le maire d'Amity, n'a plus aucun lien avec la mafia comme c'était le cas dans le livre.

Peter Benchley, qui voit disparaître du script, un certain nombre d'intrigues secondaires contenues dans son roman, s'emporte :

« Spielberg aurait intérêt à travailler la caractérisation. Pour tout dire, il n'y connaît strictement rien. Il n'y a qu'à voir : c'est un type de vingt-six ans nourri de cinéma. Il n'a aucune connaissance du monde réel en dehors des films. Sa culture se limite aux séries B. quand il doit décider du comportement d'un personnage, il s'inspire des clichés cinématographiques des années 40 et 50... Un jour, on saluera en lui le plus grand réalisateur américain de seconde équipe. »

— Entrevue de Peter Benchley parue dans le Los Angeles Times Calendar du 7 juillet 1974.

Alors que Spielberg, conforme à son habitude, n'hésite pas à investir sur les scènes d'action au détriment des acteurs payés au tarif syndical, il n'en est pas de même pour l'équipe de techniciens. Protégés par les sections syndicales de New York et Boston de l'I.A.T.S.E. (International Alliance of Theatrical Stage Employes), ils sont trop nombreux sur le plateau. De plus, un jour, Paul F. Connors, délégué de l'I.A.T.S.E. Boston alors en campagne pour sa réélection, débarque sur le plateau de tournage et vire 23 techniciens non syndiqués en demandant à ce qu'ils soient remplacés par du personnel syndiqué.

Les problèmes syndicaux ne s'arrêtent pas là puisque l'ensemble de l'équipe technique est obligée de prendre le bus du fait d'une décision du syndicat des camionneurs, sous peine de voir stopper le tournage. D'autres facteurs font monter le prix du budget : la pellicule envoyée et développée en Californie, le prix des chambres d'hôtel qui grimpent de 14 à 45 dollars la nuit, les combinaisons de plongée qui reviennent à 60 dollars de plus que si elles venaient de Los Angeles, une caution de 100 000 dollars exigée par l'île pour la préservation du site etc.

Mais ce qui coûte cher, ce sont surtout les caprices des requins mécaniques. De nos jours, les acteurs tournent séparément des effets spéciaux, ce qui n'est pas le cas sur ce tournage qui au 6 juin a déjà pris 14 jours de retard. Robert Shaw étant britannique, il ne souhaite pas payer ses impôts aux États-Unis et ne doit par conséquent cumuler trop de jour de tournage là-bas. Il profite donc des « pauses techniques » pour s'échapper au Canada ou aux Bermudes.

Le 3 faux requins en polyuréthane, baptisés Bruce d'après le nom d'un avocat de Spielberg, font 1,5 tonne, coûtent 150 000 dollars pièce et nécessitent une équipe de 13 personnes pour les manipuler. Leur principe de fonctionnement est simple : les faux requins sont construits sur une armature en acier plantée au sommet d'une tour de 4 mètres de haut, toujours en acier, elle-même fixée sur un traîneau sous-marin. En bougeant le traîneau, les techniciens donnent l'impression que le requin évolue sous l'eau. Mais le système est fragile et doit constamment être entretenu et réparé.

Même si l'équipe est soulagée par le retrait de la grève de la Screen Actors Guild, le répit n'est que de courte durée puisque le 17 juillet, seuls 96 plans sont en boîte. Le pire est à venir le 30 juillet.

Ce jour-là, le bateau du film, l' Orca, s'abîme. Deux caméras Arriflex sont endommagées ainsi que 300 mètres de pellicule qui seront toutefois entièrement récupérées par les laboratoires Eastman.

Des célébrités de passage sur l'île viennent voir le tournage qui s'éternise : le journaliste de télévision Walter Cronkite, l'actrice Ruth Gordon, le romancier Thornton Wilder et le journaliste James Reston, dit « Scotty » Reston, les deux derniers possédant à l'époque une villa sur Martha's Vineyard.

Les acteurs commencent à en avoir marre et fin juillet, Sidney Sheinberg convoque Spielberg, le réalisateur, Zanuck et Brown, les producteurs, afin d'avoir une explication sur les délais de tournage et le budget qui augmentent sans cesse. Il menace de mettre fin au projet si les problèmes ne sont pas vite réglés.

Apprenant les difficultés de tournage, des journalistes débarquent sur l'île, souvent accueillis par les acteurs eux-mêmes, soi-disant intéressés par le tournage, alors qu'en réalité ils cherchent à se renseigner sur le requin défectueux. Il en est ainsi de L.M. Kit Carson alors critique au magazine Oui qui se fait éjecter du plateau ou d'un journaliste du Christian Science Monitor, qui sera le premier à prendre des photos du requin. Cette mauvaise expérience fera que Spielberg tourne depuis ses films sur des plateaux fermés au public et aux journalistes. Roy Scheider dira à ce propos :

« C'est incroyable le nombre de gens qui déboulaient à Martha's Vineyard en se disant très intéressés par le tournage, alors que tout ce qu'ils voulaient c'était révéler nos soucis avec le requin mécanique. Et ce qui nous faisait vraiment mal, c'est que nous, ces gens, on les accueillait à bras ouverts, on était aux petits soins, on leur accordait notre confiance, et ensuite ils nous trahissaient dans les grandes largeurs. »

— Propos de Roy Scheider repris par l'article de Rex Reed paru dans le Sunday News du 15 juin 1975.

Le tournage en extérieur s'achève définitivement le 15 décembre 1974, après 155 jours de prises de vues.

Spielberg est soulagé que le film soit sur la fin, car comme il l'a maintes fois confié, ce fut l'un des plus difficiles tournages de sa carrière.

Il rejoint alors Verna Fields pour superviser le montage final, qui avait déjà commencé, la chef monteuse ayant travaillé sur les rushs, chaque soir après les prises de vues du jour. Il explique enfin à John Williams ce qu'il veut comme musique pour son film.

Source (Wikipédia)

John Baxter (traduction Mimi et Isabelle Perrin), Citizen Spielberg : biographie, Nouveau monde, 479 pages, Paris, 2004 (ISBN 2847360484), pages 121-142.

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