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Se réapproprier sa sexualité La charge mentale, sexuelle et émotionnelle des femmes

Projet réalisé par Léa Martin, journaliste.

La charge mentale, comme la décrit la bédéiste Emma, « c’est le fait de toujours devoir y penser ». En 2017, la bédéiste française a fait ressurgir le phénomène dans la culture populaire avec sa bande dessinée Fallait demander. Mais la charge mentale est un concept qui ne date pas d’hier. En 1984, la sociologue française Monique Haicault parlait déjà de charge mentale ménagère. Elle montrait que les femmes accumulent la charge cognitive de leur travail, mais aussi celle de l’organisation du foyer et des tâches ménagères. Parce que même si les femmes sont de plus en plus sur le marché du travail, les rôles domestiques sont restés plus proches de la tradition : l’homme pourvoyeur et la femme qui s’occupe du foyer. C’est les conséquences de la division sexuelle du travail. Les hommes font davantage un travail actif qui est visible et plus valorisé dans notre société, alors que les femmes sont encore très présentes dans le travail invisible et non rémunéré.

L’autre concept popularisé par Emma est la charge émotionnelle. Un poids qui est surtout porté par les femmes à cause de ce qu’on appelle la socialisation différenciée : les femmes sont davantage socialisées pour être empathiques, à l’écoute des autres, et placent leurs relations interpersonnelles de l’avant, alors que les hommes sont encouragés à être plus indépendants, autonomes et stoïques. La charge émotionnelle, « c’est se soucier en permanence du confort de l’entourage sans que l’entourage ait besoin de demander », indique Emma dans une entrevue à La Presse. Une charge émotionnelle, tout le monde en vit une, et c’est plutôt normal. Ce qui est critiqué, c’est le fait qu’elle ne soit pas répartie également entre les sexes.

La charge sexuelle, elle, est un concept moins connu, mais qui est de plus en plus discuté dans les médias. Ça englobe les pressions que les femmes vivent en lien avec la contraception, le fossé orgasmique et l’érotisation surtout dans les relations hétérosexuelles. La charge sexuelle, c’est aussi le fait de mettre les désirs et le plaisir de l’autre avant les siens. C’est le fait de prendre en charge la santé sexuelle du couple en prenant les rendez-vous chez le médecin ou chez le sexologue.

Le but de ce reportage est d’ouvrir la discussion sur ces trois charges (mentale, émotionnelle et sexuelle) qui touchent particulièrement les femmes afin de comprendre comment elles peuvent affecter leur vie intime et sexuelle. Tout au long de cette expérience, vous entendrez et lirez des témoignages de femmes : des sexologues, des doctorantes et tout simplement des femmes qui partagent leurs expériences.

Ce projet n’a pas la prétention de couvrir tous les aspects de la question, mais plutôt de présenter certains angles précis en lien avec les différentes pressions qui touchent la vie sexuelle des femmes, soit : la contraception, de la famille et du fossé orgasmique. Ce reportage est aussi un projet féministe qui vise à faire entendre la voix de différentes femmes sur ces sujets. S’il n’est pas impartial, il présente des faits véridiques et vérifiés.

Ce projet présente une problématique qui touche particulièrement les couples hétérosexuels, alors il est surtout question de la réalité des femmes hétérosexuelles dans ce reportage. Par contre, ce n’est pas pour cette raison que les femmes appartenant à la diversité sexuelle ne vivent pas certaines de ces pressions.

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Contraception : une affaire de femme?

En général, un bébé, ça se fait à deux. Je ne vous apprends rien si vous avez eu votre cours de bio de secondaire 2. Pourtant, c’est encore les femmes qui ont l’habitude de prendre en charge la contraception dans les couples hétérosexuels. « Il y a le fait que l’on ne responsabilise pas les hommes en lien avec leur fertilité », indique la sexologue et psychothérapeute Audray Lemay. « Dans une relation sexuelle hétérosexuelle, les deux personnes qui participent à la relation sont fertiles à priori, alors que l’on responsabilise les femmes de gérer leur propre fertilité, ainsi que celle de leur partenaire ».

La charge mentale liée à contraception

La contraception hormonale demande une organisation et une rigueur particulière qui présente une charge sexuelle dans la vie des femmes. « Dans ce que j’observe, il y a beaucoup de femmes qui payent seules cette contraception-là », fait aussi ressortir la doctorante en histoire qui a codirigé le livre collectif Travail invisible, Camille Robert.

« Elles doivent prendre rendez-vous chez le médecin pour renouveler la prescription, faire des rendez-vous de suivi, se rendre à la pharmacie pour aller chercher le médicament, le prendre à la même heure chaque jour, donc tout ça, c’est quelque chose qui s’ajoute à leur charge mentale si on veut ».

Si la pilule contraceptive est devenue le symbole de la libération sexuelle dès son arrivée sur les tablettes dans les années 60, c’est aussi une responsabilité supplémentaire qui a été posée sur les épaules des femmes. « La principale nouveauté de la pilule a été de placer durablement la responsabilité et la pratique de la contraception sous le contrôle des femmes, à tel point que l’on parle désormais de l’irresponsabilité des hommes en ce domaine», indique une étude réalisée par les chercheurs Alain J. Giami et Brenda E. Spencer en 2004.

Les chercheurs expliquent qu’avant l’arrivée de la pilule, la responsabilité de la contraception reposait sur l’homme qui appliquait la technique du coïte interrompu (le fait de se retirer avant l’éjaculation). Aujourd’hui, le moyen de contraception le plus commun chez les hommes est le préservatif, mais celui-ci est encore très associé à la protection contre les des maladies sexuellement transmissibles. L'enquête québécoise sur la santé de la population de 2014-2015 montre que les hommes sont plus nombreux à utiliser le préservatif comparé aux femmes, mais l’utilisation de celui-ci diminue quand les partenaires sexuels deviennent exclusifs.

Nous avons toute une amie, si ce n'est pas nous même, qui s'est mise à stresser parce qu'elle a oublié sa pilule, qui a dû prendre le Plan B en urgence, ou qui a souffert des effets secondaires de la contraception hormonale.

La santé des femmes

Il est certain que si la contraception utilisée est défaillante, ce sera la femme qui en subira le plus les conséquences dans le cas d’une grossesse non désirée. C’est dans ce contexte que les femmes sont prêtes à prendre plus de risque en lien avec leur santé, explique Audray Lemay. Sur toutes les boîtes de contraceptifs, il est possible de lire les effets secondaires : maux de tête, nausées, douleur aux seins, prise de poids, saignements en dehors de règles, etc. Mais ces effets secondaires, dans certains cas, peuvent s’avérer beaucoup plus dangereux.

Une étude publiée en 2016 en provenance de l’Université de Copenhague a fait boule de neige dans les médias. Celle-ci confirmait un lien entre la prise de contraception hormonale et la dépression chez la femme. Les chercheurs ont observé que chez les femmes qui prennent des contraceptifs oraux combinés (une pilule qui contient de l’œstrogène et un progestatif), le risque de dépression est de 23%, alors que pour celles qui consomment la pilule à progestatif seul, le risque s’élève à 34%. Les adolescentes, elles, sont encore plus à risque avec des chiffres qui atteignent les 80% dans le cas de la pilule combinée.

Dans les cas les plus extrêmes, la prise de contraceptifs oraux peut mener à un décès. En 2011, un scandale entourant le géant pharmaceutique Bayer et ses pilules Yaz et Yasmin ont engendré près de 10 000 procès aux États-Unis. En 2013, au Canada, ces pilules sont soupçonnées d’être la cause du décès de 23 jeunes femmes à la suite de la formation de caillot sanguin (thrombose veineuse) dans la plupart des cas.

La contraception masculine

Une étude publiée en 2015 sur l'acceptabilité de la pilule contraceptive masculine chez les hommes français montre que la majorité des hommes sont favorables à l'idée de prendre une pilule pour homme (62% d'entre eux). Par contre, la principale raison de s'opposer à la prise d'un tel médicament reste les effets secondaires. « On sait qu’il y a différentes études qui sont sorties qui démontrent que les hommes, à effets secondaires égaux, ne prendraient pas de contraception hormonale, alors que les femmes acceptent ces effets secondaires-là parce que c’est quand même moins pire qu’une grosse non-désirée », explique Audray Lemay.

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Concilier bébé et sexualité

L’arrivée d’un nouveau-né est un heureux évènement qui devient très vite un travail à temps plein et même au-delà. Toutes les sexologues et professionnelles que j’ai interviewées dans le cadre de ce reportage et qui travaillent avec les nouvelles mères en témoignent. « Je le vois particulièrement quand l’enfant a un an ou deux, la maman me dit souvent qu’elle se sent effacée, elle ne sait plus vraiment qui elle est, elle se sent débordée », indique la sexologue et psychothérapeute Alexandra Bourdages Jérôme. « Je vois qu’il y a une tendance à ce que les femmes s’en mettent énormément sur les épaules ».

Si cette pression provient parfois des femmes elle-même, elle peut également venir de la complaisance du conjoint à laisser sa partenaire tout gérer. Selon la spécialiste, les jeunes mamans sont à la recherche de la perfection. Ces femmes s’identifient souvent à leurs mères ou à d’autres modèles de femmes qui donnent l’impression qu’elles peuvent tout gérer à la fois.

« Je ne rencontre pas le standard de la femme qui sait tout, qui organise tout », témoigne la directrice générale de la Corporation des médias étudiants de l'Université Laval (Coméul) et mère de deux enfants en bas âge, Laurence Ménard.

« Dès que tu ne réponds pas à ce critère-là, c’est facile de se sentir diminuée par rapport à d’autres femmes qui auraient l’air de l’avoir complètement ». Cette charge mentale peut très vite devenir épuisante. « Dans un contexte où le conjoint est un peu plus passif, de façon indirecte, la femme se sent obligée de faire la tâche », ajoute Alexandra Bourdages Jérôme.

Pour Laurence Ménard, depuis qu’elle n’est plus avec son conjoint, elle sent que les tâches reliées aux enfants sont mieux réparties, mais tout de même, elle reste encore la référence sur plein d’aspects.

D'ailleurs, la charge mentale ne diminue pas quand la mère retourne travailler, au contraire. Ce phénomène, la sociologue Arlie Russell Hochschild l’a nommé The second shift , dans le livre du même nom qu’elle a écrit avec Anne Machung en 1989. « Ce que j'ai commencé à remarquer, c'est que les femmes passent plus de temps à s'occuper des enfants et de la maison », indique la chercheuse dans une entrevue où elle témoigne de son observation chez des couples qui travaillent à plein temps avec des enfants en bas âge. Vous me direz que depuis la fin des années 80, cette situation a évolué. Oui, mais nous sommes encore loin de la parité. Selon les données de statistiques Canada de 2015, les femmes font définitivement plus de tâches ménagères que les hommes, même si leurs vies professionnelles s’équivalent.

Une pression pour vite retrouver sa sexualité

« J’ai beaucoup de mamans qui partagent le fait qu’aux trois semaines de l’enfant, quand il y a un rendez-vous avec l’infirmière ou le médecin pour voir si tout va bien, elles se font demander quel moyen de contraception elles prennent et c’est vraiment vu comme une intrusion et une pression à reprendre la sexualité », témoigne la détentrice d’un B.A. en sexologie spécialisée dans la baisse de désir, Julie Rouvier. Son travail est d’accompagner les mamans en période post-partum quand elles passent du statut de couple à celui de famille. Pour Laurence Ménard, ce retour à la vie intime a aussi présenté sa part de défis.

Également, les deux spécialistes ressentent que plusieurs de leurs patientes vivent une certaine pression de leur conjoint pour reprendre une vie sexuelle active. « Elles se disent, bon, mon conjoint fait une tentative, ça fait déjà peut-être plus d’une semaine qu’il n’y a pas eu de rapprochement, il est doux dans son approche, il est très respectueux, donc je devrais me forcer un peu », explique Alexandra Bourdages Jérôme. Ce n’est pas qu’elles ne veulent pas avoir de rapprochements avec leur conjoint, mais plutôt que toutes les charges et l’épuisement qu’elles vivent ne les rendent pas disponibles mentalement et physiquement. Elles vivent alors une perte de désir, pas pour leur conjoint, mais en général, indiquent les spécialistes. Si ce n’est pas le cas de toutes leurs patientes, c’est un phénomène qui est souvent observé.

Prendre en charge la baisse de désir

Quand la baisse de désir de la femme se fait sentir dans le couple, c’est elle qui a la charge de devoir trouver une solution. C’est ce dont témoigne la sexologue et psychothérapeute Audray Lemay. « Souvent, dans les couples hétérosexuels qui viennent me consulter, c’est la femme qui a pris l’initiative de parler d’aller voir un sexologue, qui fait les recherches, qui appelle, qui écrit, qui prend les rendez-vous, qui paye, qui réclame à ses assurances », indique-t-elle. Pourtant, ce ne sont pas toutes ses patientes qui témoignent souffrir de leur baisse de libido. « La plupart des couples hétérosexuels qui viennent me voir viennent souvent parce qu’il y a une baisse de désir chez la femme dans le couple », explique la sexologue. « Puis cette baisse de désir là est souvent très reliée aux insatisfactions relationnelles dont la plupart sont liées aux charges ».

Le fossé orgasmique

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Les chiffres diffèrent légèrement d’une étude à l’autre, mais le constat est unanime : les femmes ont moins d’orgasmes que les hommes. Une étude réalisée sur un vaste échantillon de célibataires américain révèle que les femmes hétérosexuelles ont un orgasme 62% du temps alors que les hommes (homosexuels et hétérosexuels) atteignent l’orgasme 85% du temps. Les femmes lesbiennes, elles, ont un taux d’orgasme qui s’élève à 75%.

D’où provient ce phénomène du fossé orgasmique? Alors il existe plusieurs réponses. L’une d’entre elles réside dans les tabous et les mythes qui entourent l’orgasme féminin, ainsi que la stimulation clitoridienne. Par contre, il peut aussi y avoir la charge émotionnelle et la charge sexuelle qui entrent en ligne de compte. En 2014, le Journal of sex research publiait une étude sur les croyances, les expériences et les préoccupations entourant l’orgasme féminin dans les relations hétérosexuelles. Les participantes de cette étude témoignent qu’elles mettent le plaisir de leur partenaire et le plaisir mutuel dans la relation sexuelle avant leur propre orgasme. D’un autre côté, les participants masculins mettent leur orgasme en premier plan, mais ils se disent très préoccupés par l’orgasme féminin. Mais ce qui ressort davantage dans cette étude, c’est à quel point l’égo et la confiance de l’homme sont mis au premier plan dans ces relations :

« les préoccupations des femmes au sujet de l'absence d'orgasme féminin étaient centrées sur l'ego du partenaire masculin et le sentiment d'être un bon amant ou un amant compétent en réponse à l'incapacité de lui donner un orgasme », peut-on lire dans l’étude.

Dans le texte, ces femmes ne disent pas nécessairement qu’elles sont moins satisfaites parce qu’elles n’ont pas d’orgasme, mais ce qui est probant, c’est à quel point elles placent les émotions et l’égo de leurs partenaires avant leurs propres sentiments. C’est ce qu’Emma décrit comme étant de la charge émotionnelle, ou d’autres, comme étant une charge sexuelle.

« La charge sexuelle, je la vois plus comme mettre de côté ses intérêts, ses propres désirs au bénéfice de ceux de l’autre, mais aussi être la personne qui, par exemple, va effectuer des actes sexuels dont elle a moins envie », explique la sexologue Audray Lemay. « [Être la personne] qui va se contenter de moins de satisfaction sexuelle ou qui va encore une fois prendre l’initiative d’aborder le sujet de la sexualité ». Une problématique qui s’inscrit dans la socialisation différenciée. Les femmes sont socialisées pour s’occuper des autres, prendre en charge leurs émotions. Elles ont le rôle de préserver leurs proches, de leur faire plaisir et de faire preuve de beaucoup d’empathie... et ce jusque dans la chambre à coucher.

La clé de la communication

Mais il ne faut pas croire que ces messieurs insensibles au bonheur de leurs partenaires, au contraire! L’étude mentionnée ci-haut montre que, dans les croyances des deux sexes, l’atteinte de l’orgasme féminin est de la responsabilité de l’homme. Pourtant, pour savoir ce que l’on aime, il faut se connaître. L’éducation et la communication, en voilà deux pistes de solution intéressantes pour réduire les inégalités orgasmiques! C’est ce que pense aussi Frédérique Sénéchal: « d’en parler, je pense que c’est à la base de l’égalité et je vois le retour des cours d’éducation sexuelle d’un bon oeil ».

Sources images: Vasectomy - Created by Olena Panasovka from Noun Projet Breakup - Created by Aneeque Ahmed from Noun Project

Created By
Léa Martin
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