Du hip-hop chez les briochins UnVsti

Danseurs américains, brésiliens, taïwanais, ou encore turcs étaient présents dimanche dernier à Saint-Brieuc pour le battle UnVsti Event. Mais comment le territoire briochin, rural et d'apparence peu accueillant vis-à-vis de la culture hip-hop, a-t-il réussi à attirer des danseurs venus du monde entier ?

Dimanche, 15h, la salle de La Citrouille est pleine à craquer. À Saint-Brieuc, le battle UnVsti Event est l’événement hip-hop de l’année. Et ça se voit. Les familles se sont déplacées en masse pour voir ces « gars qui tournent sur la tête », les bboys, ces danseurs de breakdance qui enchaînent les mouvements spectaculaires et les pas de danse d’une rapidité hors-norme. Les enfants sont assis devant, sur le sol ou accoudés à la scène. Car ici, le public ne s’installe pas en formant un cercle comme pour les battles classiques. Ici, le public s’assoit sur des chaises, s’installe sur des coussins, mange des crêpes en attendant que les danseurs leur servent le spectacle. Nous sommes bien loin des cyphers habituels du milieu hip-hop underground lors desquels les bboys se défient tour à tour devant un public d’initiés. L’ambiance est plutôt familiale. Ici personne ne connaît Maleek, Youval ou Momoze, ces speakers qui ont fait vibrer les plus grands battles français. Peu importe les trois hommes font le show quand même.

« Pousse-toi, on voit rien ! » crie un enfant à un autre, un peu trop proche de la scène, alors que le crew français Fantastik Armada s’apprête à entamer son show sur scène. Difficile pour l’un des danseurs de retenir un rictus tant la situation est inhabituelle pour ces bboys habitués aux grandes compétitions aussi bien nationales qu’internationales. Difficile de se concentrer dans ce contexte si différent de celui la veille. En effet, la plupart des équipes présentes ce dimanche sont arrivées le matin même de Toulouse où elles participaient au fameux Toulouse Battle Pro. Un grand rendez-vous du break international qui avait lieu le samedi 4 mars ! Le contraste est donc flagrant. D’ailleurs, certains danseurs, bien que contents d’être là, se demandent où ils sont. Ils ne s’attendaient pas à ça : « tu sais, nous, on nous donne des billets, on nous dit, "tu vas à ce battle" et on vient. Là, par exemple, je ne sais même pas où je suis en France, je ne pourrais même pas situer où nous somme en ce moment » explique un danseur turc, fatigué par les battles de la veille et un voyage long et éprouvant entre Toulouse et Saint-Brieuc. Heureusement, cela ne se ressent pas sur scène, chaque équipe donne le meilleur d’elle-même pour impressionner les juges internationaux et espérer remporter la finale et/ou le titre de « meilleur show ».

Ces danseurs ont l’habitude de voyager de pays en pays et sont des pointures dans le monde du break. Mais ça, le public n’en sait rien. Ce qui l’intéresse, c’est le spectacle. Le public veut être impressionné, il veut voir des saltos, des vrilles, des coupoles, des freezes. Le public ne sait pas que les juges notent aussi – et surtout – la précision des footworks, la musicalité dans l’exécution des pas de top rock ou encore l’engagement dans les power moves, ... Des termes techniques et des codes qui ne parlent pas forcement au commun des mortels.

En effet, même si l’événement à un succès notable – les billets se vendent comme des petits pains, à une vitesse folle – la majeure partie des spectateurs sont des néophytes. Ce qui les attire, c’est le spectacle. Il faut que ça danse, il faut que ça saute, que ça vole,… Et vite ! Les longs battles entre initiés qui durent des heures et des heures, très peu pour Mohammed Ibnyassin, dit Casper « dans le milieu ». En effet, le directeur de l’association UnVsTi et organisateur de l’événement sait que son public ne regarde pas le battle avec les yeux d’un juge professionnel ou d’un danseur confirmé. Au fil des années, il a su adapter la forme de son événement en écoutant les conseils venant de son entourage, mais surtout ceux de sa mère, la première spectatrice. « Il y a une spectatrice qui m'a beaucoup aidé, c'est ma maman, elle aime la danse et à chaque fois elle vient. À chaque fois elle est là. Je lui mets une grande chaise à côté du jury et à chaque fois elle me donne son avis. »

Prenant en compte ces critiques, Casper à trouvé ce qui lui semble être la meilleure combinaison, des battles et des shows pendant un seul événement. Il propose des battles entre des crews de huit danseurs. Avec seulement quatre crews invités. Cela équivaut à trois battles et quatre shows. L’événement dure juste assez longtemps pour que le public profite. « Je rentabilise le temps et le battle dure maximum 3 heures, cela correspond à environ deux films, les gens disent que c'est bien, ils sont contents. En plus, ça leur permet de plus consommer et ils restent jusqu'à la fin.»

Mohammed installe sa mère, chaque année, dans les coulisses pour qu'elle puisse suivre le spectacle au plus près.

Une mécanique bien rodée à laquelle l’ancien danseur avait pensé dès la création de son association. En effet, pour lui, le 8 vs 8 est la conception originelle du break. « C'était l'esprit que je voulais, l'esprit d'équipe, car c'est l'esprit d'origine du hip-hop, parce que, à la base, c'était des crews, des gangs. À l'époque d’Afrika Bambaataa, ils étaient en troupes, ils n’étaient pas trois, et encore moins tout seul à marcher dans les rues du Bronx. » Les premiers battles organisées par l’association UnVsti se faisaient pourtant en 3 vs 3, mais c’est suite à ses voyages à New-York, à la découverte des racines du hip-hop que Casper a fini par proposer des battles en 8 vs 8. « J’'estime que le 1 vs 1 ce n’est pas un battle, ce n’est qu’un arôme. Pour moi un battle international, c'est du 8 vs 8, j'estime que 3 vs 3 ce n’est pas de l'international non plus. » C’est cette configuration qui fait de l’UnVsti Event un événement d’exception. En effet faire venir des crews de huit danseurs est lourd financièrement parlant. « Les taïwanais, par exemple, c'est 1 200 euros le billet d'avion. Donc rien que le budget artistique pour quatre équipes ça revient à 40 000 euros voire plus. Donc voilà, c'est prestigieux mais je comprends que ça ne soit pas plus répandu.» Seul les battles du réseau Battle Pro (à Toulouse, Marseille et Chelles) ont le même système. Un réseau sur lequel UnVsti peut s’appuyer et qui lui assure de solides bases et un nom au sein de monde du break.

Mais bien sûr, il a fallu quelques années à UnVsti pour en arriver là. Mohammed a créé l’association en 2002. À l’époque, il dansait dans un groupe de jeunes du quartier de Balzac à Saint-Brieuc. Il se souvient : « on était avec des potes dans une cave et puis on s'est dit que ça serait bien de créer une association pour donner des cours de danse. » À cette époque, beaucoup de jeunes des quartiers étaient persuadés que la France était raciste et qu’ils ne pourraient jamais réussir. Ce n’était pas la vision de Mohammed qui se rendait compte que son seul adversaire, c’était lui-même. C’est grâce à cette réflexion qu’il a trouvé le nom de son association. « Je faisais un master de lettres à Rennes et pendant un cours de latin, j’ai pensé au nom de l’association. Voilà, "Un", bon, c’est 1, "Vs" c’est la contraction de versus (contre) et "ti" pour toi. Et bien sûr, il y a le jeu de mots avec "être investi". » À la création d’UnVsti, l’activité principale était de proposer des cours de danse hip-hop. Cela permettait à Capser et à son groupe d’amis de gagner un peu d’argent pour aller participer à des battles en France et à l’étranger et aussi « pour acheter des joggings, on était des chacals du quartier.» L’association s’est développée petit à petit. Les premières années sont toujours un peu difficiles : « que ce soit à Saint-Brieuc ou ailleurs, pour développer le hip-hop, il faut s'arracher. Le truc, c'est qu'en France, on fait confiance à la jeunesse mais il faut un certain temps. T'as bien galéré et ensuite on va t'aider. »

"On était les premiers danseurs. Ici c'était comme dans le Far West."

Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait croire, Saint-Brieuc a toujours été une terre d’accueil pour le hip-hop. Les premiers groupes de danseurs bretons se sont formés à Saint-Brieuc et à Rennes il y a un peu plus de 20 ans. Casper, lui, a commencé à danser en 1995 mais les terres briochines avaient déjà accueilli le hip-hop 10 ans auparavant. En 1986, lors de sa tournée en France, l’émission de hip-hop de TF1 « À Chiper à Choper », présentée par le danseur et speaker Sydney s’arrête à Saint-Brieuc pour la première date de la tournée. Le hip-hop s'est également invité à Saint-Brieuc grâce à des festivals. Notamment dans le cadre du festival Art Rock. En effet, le directeur du festival a toujours été avant-gardiste. Le premier crew de hip-hop français, puis la compagnie Kafig se sont succédés dans la programmation du festival lors des premières éditions dans les années 1980. « Le directeur du festival nous avait fait venir parce qu’on était des petits jeunes du quartier et que finalement les bboys nous ressemblaient. Du coup on est allés à la Passerelle [salle de spectacles de Saint-Brieuc] et on s'est rendu compte qu’ils faisaient des trucs bizarres, ça m'interessait de les voir sauter, tourner,… » Casper et ses amis ont ensuite profité d’une résidence de la compagnie Kafig à la MJC du Plateau pour rencontrer le chorégraphe et commencer à danser. Lorsqu’ils ont débuté, ils étaient les seuls danseurs du secteur briochin. «On était les premiers danseurs. Ici, c’était comme dans le far west. Comme quand tu cries "y a quelqu'un ? " et que c’est juste l’écho qui te répond. Y avait personne. »

Mohammed Ibnyassin, dit Casper. Ancien danseur, créateur et directeur de l'association UnVsti.

Mohammed à quand même réussi à se créer un réseau solide autour de personnes qui pratiquent la danse aux quatre coins de la France : « on a eu cette chance là d'avoir des gens avec qui on a grandi sur qui on peut compter. » De grands noms du hip-hop sont passés par Saint-Brieuc à leurs débuts. Salomon, danseur et juge international en danse debout, présent à la dernière édition du festival Hip Opsession à Nantes a commencé à danser dans le groupe de Mohammed dans les premières années. Chakal, chorégraphe et membre éminent de La Smala, le crew le plus important de Bordeaux a obtenu son visa grâce au directeur de UnVsti il y a maintenant 10 ans alors qu’il voulait participer au battle UnVsti Event. Nicolas Reverdito, directeur de Pick Up Production à Nantes a travaillé sur l’une des premières éditions de l’ UnVsti Event….

Mine de rien, Saint-Brieuc était une terre de hip-hop à l’origine. Grâce à cela l’association UnVsti est identifiée dans les réseaux BBoy France et Battle Pro ce qui lui permet aujourd’hui de faire venir des pointures lors de ses événements. Mais avant d’en arriver là, les premières missions de l’association ont été de donner des cours de danse hip-hop sur le territoire briochin. Aujourd’hui, UnVsti compte plus de 500 élèves et 12 salariés. L’association organise également un autre festival en mars, Zero Tolérance Zéro, qui met en avant des personnes du milieu hip-hop en situation de handicape, par exemple. L’association s’est également vue confier la gestion du centre social de Plérin en janvier dernier. « Nous on gère aussi un centre social. La ville veut qu'on dynamise un peu parce que la c'est devenu un EHPAD. On gère les salariés du centre social et on insuffle une dynamique jeunesse. On maintient ce qui est déjà en place (activités, rendez-vous,…) avec les plus âgés et on ajoute un lien social ».

Grâce à ces activités, l’association est donc bien implantée sur le territoire briochin. Elle est soutenue par les pouvoirs publics et a reçu pour l’année 2017 une subvention de 100 000 euros par la ville de Plérin pour son action globale sur le territoire car UnVsti est considérée comme une des associations qui sont « de véritables partenaires de la vie locale dans l’exercice de leurs activités proposées aux plérinais » (compte rendu du conseil municipal du 12 décembre 2016). Mais, cela n’a pas toujours été le cas. Les premières années durant lesquelles l’association organisait son battle, les sommes allouées à l’organisation de l’événement étaient bien moins importantes. « Au tout début on nous donnait 500 euros pour l’organisation du battle et maintenant nous sommes à 30 000 euros. À l'époque j’avais 22/23 ans j'étais foufou donc on ne me donnait pas encore beaucoup d'argent. Mais quand tu ne lâches pas l'affaire, tôt ou tard ils sont avec toi. En plus les autres associations qui étaient avant dynamiques sont en baisse d’activité alors qu’une association qui bouge comme la notre c'est important. »

"Personne n'a le niveau en Bretagne."

Mais alors qu'est ce qui bloque ? Le frein majeur au développement du hip-hop sur le territoire briochin viendrait surtout du manque d’acteurs hip-hop sur le terrain. En effet, lorsque l’on parle de danseurs hip-hop avec Casper, on comprend que la scène hip-hop est faible dans le grand ouest et surtout quand il s’agit d’organiser des battles de danse hip-hop en crews de 8 vs 8 : « J'estime que personne n'a le niveau en Bretagne pour ouvrir des qualifications au 8 vs 8. 3 vs 3 c'est possible d'avoir des fusions... des trucs qui tiennent la route. Par contre 8 vs 8, c'est plus compliqué.» Le directeur de l’association se voit donc dans l’obligation d’aller chercher des crews de Lyon, du Mans, ou en région parisienne, pour représenter la France lors de l’UnVsti Event.

De plus, la concurrence avec les autres festivals est rude. Hip Opsession à Nantes est le premier concurrent de l’UnVsti Event de part sa situation géographique. Cela reste également difficile de fédérer des personnes non initiées autour d’une culture qui garde une image négative. « Nous les Côtes d'Armor c'est un territoire rural. On m'a proposé de faire ce genre d’événement à Bordeaux, et c'est sûr qu'il y aurait plus d'effervescence là-bas… Chez nous c'est pas la galère mais quand même... Avant on faisait 2 500-3 000 personnes dans un grand gymnase et faire 3 000 à Saint-Brieuc c'est comme faire un Bercy ! ». Pourtant, l’année prochaine, le battle sera organisé à Steredenn une salle de 3 000 personnes. Nul doute que le succès sera encore au rendez vous.

Texte/Photos : Andréa Blanchet-Fraud

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