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Regards croisés sur le 9ème Rendez-vous des lettres : L'histoire littéraire aujourd'hui, l'histoire littéraire autrement Hebdo Lettres N°6- Académie de Grenoble

Ce numéro vous propose de pousser les portes du 9ème Rendez-vous des Lettres en compagnie de Valérie Arlaud, professeure de Lettres Classiques au lycée général et technologique Gabriel Fauré à Annecy, de Laetitia Agut, professeure de Lettres Modernes au lycée polyvalent René Perrin - lycée des métiers des sciences et techniques de l'industrie à UGINE et de Juan-Luis Rodriguez, professeur de lettres classiques, Lycée A. Borne à Montélimar. Tous trois ont assisté aux conférences et ateliers. Ils ont accepté de croiser leurs regards pour nous faire vivre cet événement.

A leurs retours se joignent les entretiens avec deux intervenants : Yaël Boublil, professeure de Lettres Modernes et PFA, académie de Paris, qui a présenté des usages féconds du site "Les Essentiels de la littérature" et les mots de Nicolas Bannier, professeur de lettres classiques, lycée Marc Bloch, Bischheim, académie de Strasbourg qui est intervenu dans un atelier sur l’étude des textes antiques: pour une démarche (résolument) anthropologique.

Olivier Barbarant, inspecteur général de l'éducation nationale, doyen du groupe lettres a ouvert "ce 9e Rendez-vous des Lettres, qui s’est déroulé à la BnF les 4 et 5 février, [et qui] était consacré à l’histoire littéraire et à son enseignement. Qu’appelle-t-on « histoire littéraire » ? Quelle place lui donner au collège, au lycée général et technologique, au lycée professionnel ? Qu’enseigner ? Comment ? Pour quoi faire ? Les participants ont pu cette année étudier ces questions déterminantes pour envisager la construction du lecteur et du citoyen."

Juan-Luis Rodriguez retient de cette allocution qu' une approche renouvelée de l’histoire littéraire permet d’insister sur les histoires littéraires et sur leur construction. Quelles étaient les histoires littéraires des classiques et des modernes ? Comment se sont-elles fabriquées ? L'histoire littéraire doit intégrer aussi l’histoire des techniques éditoriales, des mentalités. Le professeur peut montrer que les grandes catégories, les mouvements sont problématiques en mettant en tension l’oeuvre étudiée dans sa singularité et le mouvement auquel on la rattache. Il importe de mettre en place un va-et-vient entre contextualisation et appropriation riche des textes de la part des élèves. Ensuite le problème du périmètre a été évoqué : histoire de la littérature mais aussi des arts ; histoire nationale, francophone, européenne, mondiale ? Enfin, l’apport de l’histoire littéraire des LCA à cette réflexion a été convoqué.

En synthèse, note Laetitia Agut, Paul Raucy, inspecteur général de l'éducation nationale, groupe Lettres, lors de sa communication, a exposé l’un des principes qui a guidé la conception des programmes : redonner toute sa place à la lecture afin de former des lecteurs et de donner le goût de lire. La volonté de permettre aux élèves de comprendre et d’apprécier les œuvres ainsi que le désir de les aider à accéder à une culture commune expliquent la nécessité d’inscrire ces œuvres dans des parcours. Ces derniers donneront les éléments de contextualisation nécessaires à la compréhension des textes et des œuvres et consolideront les connaissances des élèves dans le domaine de l’histoire littéraire.

Alain Brunn, inspecteur général de l'éducation nationale, groupe lettres a terminé son intervention en nous invitant à une histoire littéraire au service de la distance, de la complexité, de la plurivocité qui évite le piège du narcissisme et du soliloque pour aller vers la découverte de l’altérité. Il a défendu un voyage à travers l’histoire des sensibilités , une amitié avec les auteurs plutôt qu’un simple regard admiratif.

Regards croisés : Laetitia Agut, Valérie Arlaud, Juan-Luis Rodriguez
Enseigner l’histoire littéraire peut-il se faire dans la classe sans ennuyer les élèves ?

Le site Les essentiels de la littérature de la BNF propose des informations et des documents variés qui permettent de faire travailler les élèves en autonomie. Mettre les élèves en activité et convoquer l’univers du multimedia sont sans doute des moyens de rendre cette étude plus attractive. Une autre piste a été évoquée : mettre les élèves en situation de former leur goût et d’exprimer des préférences personnelles par rapport à tel ou tel mouvement. Baroque ou classique ? Plutôt romantisme ou Thérèse Raquin ? La démarche des écrits d’appropriation semble particulièrement recommandée dans ce domaine, elle peut prendre la forme de pastiches ou de rapprochements entre un texte et une oeuvre d’un autre domaine au choix de l’élève. Enfin, on nous a invités à devenir des conteurs d’histoire littéraire, des conteurs de biographies, à séduire les élèves par les récits inspirés de l’histoire littéraire la plus sûre, y compris de l’histoire littéraire contemporaine en train de se construire sous nos yeux.

L’enseignement de l’histoire littéraire n’est pas forcément desséchante si l’on s’emploie à la mettre en parallèle avec notre monde contemporain, si l’on laisse la place à la sensibilité des élèves, à leur projection émotionnelle. Telle est la conclusion de William Marx à l’issue de sa communication.

Dans quelle mesure l’enseignement de l’histoire littéraire peut-il permettre de déconstruire les préjugés ?

Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS, a proposé une histoire littéraire fondée sur une approche sociologique de l’histoire du livre et de l’édition et qui s’intéresse notamment aux différences liées aux genres et aux minorités.

En abordant l’histoire transnationale des déplacés, des migrants, l’enseignant peut aborder avec ses élèves de véritables problématiques identitaires ou ou du moins interroger la place de la langue française au sein de ce qu’elle a appelé une “diaspora culturelle”. L’histoire littéraire permet d’évoquer diverses questions : qui écrit ? qui est représenté ? En quoi telle ou telle représentation tout à fait commune à une certaine époque nous apparaît-elle aujourd’hui comme un préjugé ? Une approche anthropologique nous permet alors de nous interroger sur nos propres représentations et sur les évolutions souhaitables.

Une piste intéressante ne manquera de faire écho à des pratiques déjà en place chez certains enseignants, et qui contribuent déjà à construire cet enseignement de l’ histoire littéraire: un questionnement sur les grands procès littéraires peut interroger la notion d’auteur, d’auctorialité et la place de la censure. C’est une entrée signifiante et concrète.

Lors de son intervention, William Marx, professeur de littératures comparées, université de Paris Nanterre, a engagé son auditoire à oublier les Lagarde et Michard parce que ces manuels sont les produits d’une histoire et d’un discours et qu’ils sont péremptoires. Or pour Marx, il n’existe pas de données inconditionnelles. Il propose de déconstruire les corpus et de les remettre en question. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Florence Naugrette lors sa communication sur Hernani.

“Florence Naugrette évoque de façon pétillante les erreurs transmises par l’histoire littéraire à propos d’Hernani et Hugo.” Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Florence Naugrette a remis en cause les données inconditionnelles que l’on applique au drame romantique. Elle s’est employée à montrer notamment pour Hernani que le vers n’est pas systématiquement disloqué, que la règle des trois unités n’est pas en permanence mise à mal (compromis chez Hugo : un acte/un lieu), que le drame romantique n’est pas un genre mais s’abreuve à plusieurs genres (le proverbe, la comédie, la tragédie, le mélodrame, le vaudeville…). Pour elle, le drame romantique est un genre poreux qui ne repose pas sur des règles fixes. Cela semble donc étrange de l’enseigner ainsi aux élèves. Elle a aussi expliqué que la bataille d’Hernani relève en partie du mythe reconstitué a postériori mais surtout Florence Naugrette a insisté sur la grande admiration des Romantiques pour les productions du classicisme.Le théâtre romantique a connu une grande vitalité jusqu’ à la fin du siècle. Elle a surtout proposé des axes d’étude de la pièce : quelles sont les motivations d’un chef de bande ? D’où tient-il sa légitimité ? Hernani: grand dépressif auto-centré ? Un jeune peut-il échapper à des sentiments pervers face à un adulte pervers ? Comment une jeune fille peut-elle s’accomplir face à la force d’un déterminisme qui entrave ? Quel est le sens d’Hernani pour le public de 1830...un sens universel ?

Cette intervention stimulante encourage à une certaine vigilance car elle a montré comment peut se transmettre un discours pré-construit: la caractérisation du drame romantique la plus répandue a été inventée par les manuels de la IIIe République, au service de l’idéologie dominante nationale. Enfin, elle a invité les enseignants à sortir de la représentation des mouvements comme une succession d’écoles qui rejettent la précédente. Penser des croisements, des influences peut donner une plus juste mesure de l' histoire littéraire.

L’intervention de Michel Murat portait sur la mise en récit de l’histoire littéraire (raconter l’histoire littéraire) . Qu’en retenez-vous ? Comment installer la mise en récit de l’histoire littéraire en classe (au sein de la séquence/ dans un projet) ?

Michel Murat a rappelé les pouvoirs de la narration en citant la fable de La Fontaine « Le pouvoir des Fables » et il a défendu l’idée que l’on peut avoir plaisir au récit de l’histoire littéraire. Parmi les moyens évoqués pour la mettre en récit, on peut mentionner le reconfiguration qui consiste à faire un résumé. En effet, pour Michel Murat, c’est un bon moyen d’entrer dans une lecture personnelle et sensible. L’autre moyen évoqué revient à ne pas séparer la Littérature de la vie. Il conseille donc de s’appuyer sur de bonnes biographies pour comprendre les oeuvres des écrivains mais aussi sur les correspondances des écrivains. Par exemple, pour mieux comprendre certaines œuvres de Musset, rien de tel que de lire des extraits de sa correspondance avec Sand. Le récit de leur liaison ne relève pas de la simple anecdote mais peut être un moyen pour les élèves de comprendre le romantisme.

Les derniers mots de Michel Murat ont été tournés vers le présent. Il encourage à s’appuyer sur ce qu’il a appelé « la compétence fictionnelle » des élèves, s’appuyer sur leur univers de lecture pour leur faire lire les grands textes qu’ils pourront alors mieux confronter à leur réflexion. Entrer dans l’histoire littéraire par le présent, c’est un moyen de l’appréhender plus sûrement.

Pourquoi est-il important de travailler sur l’importance des séries TV en cours de Lettres ?

En particulier dans le cadre universitaire, mais cela peut être mis en place dans le secondaire, l’analyse des séries TV permet d’aborder des structures narratives complexes à partir d’objets culturels que les élèves fréquentent régulièrement et apprécient. Il est essentiel de partir de pratiques culturelles contemporaines et authentiques afin de les analyser en regard des goûts des générations précédentes. Les supports diffèrent mais les structures narratives n’obéissent-elles pas aux mêmes règles, aux mêmes savoir-faire ? L’engouement n’est-il pas le même...

Zoom sur les Ateliers
Laetitia Agut revient sur la présentation des «Essentiels de la littérature ».

Atelier mené par Arnaud Laborderie, chef projet du service multimédia du département des éditions de la BnF et Yaël Boublil, professeure de Lettres, formatrice académique, académie de Paris.

Qu’est-ce que les essentiels de la littérature ?

Les essentiels de la Littérature est un site proposé par la BNF visant à structurer des connaissances littéraires au plus près de la recherche et à adapter cette banque de données au monde d’aujourd’hui en tenant compte des nouveaux usages et des nouvelles pratiques de classe. Sur sa page d’accueil, le site propose quatre entrées possibles : par siècles, par auteurs, par œuvres et par thèmes. Ce site est animé par une communauté scientifique composée d’un spécialiste par siècle, d’une bibliothécaire et d’une enseignante. Une double volonté anime cette communauté: celle de contextualiser les œuvres et d’éclairer leur histoire littéraire ainsi que celle d’actualiser cette histoire littéraire en la dynamisant grâce à l’utilisation de médias contemporains. Dans un souci toujours plus important d’être utile au plus grand nombre, le site va être repensé en 2019 afin d’améliorer son arborescence, de s’adapter au mobile et d’actualiser ses pages.

Quels usages faire des essentiels de la littérature avec les élèves ?

Les essentiels de la littérature peuvent être un bon moyen de s’approprier l’histoire littéraire. En effet, les documents proposés sont clairs et synthétiques. Par exemple, si l’on clique sur Hugo, on arrive sur une fiche d’une quinzaine de lignes. A droite de cette fiche l’élève peut approfondir ses connaissances en cliquant sur l’onglet découvrir l’auteur en images, ou sur celui qui permet d’explorer les dessins de V. Hugo. De plus, si il souhaite aller encore plus loin, il trouvera de quoi nourrir sa curiosité en cliquant sur « A propos de l’auteur », « sur chronologie », sur une des nombreuses œuvres proposées ou encore sur l’onglet ressources «L’homme-océan» qui renvoie à une exposition de la BNF sur l’auteur, datant de 2002.

Quelles pistes auriez-vous envie de lancer en classe à l’issue de l’atelier ?

Je pense que j’utiliserai le site pour des recherches documentaires classiques. En outre, j’envisage aussi d’imaginer des écrits d’appropriation à partir de ce site qui aideront l’élève à contextualiser l’œuvre (contexte social, historique, littéraire) et à mieux comprendre son sens.

Entretien avec Yaël Boublil, professeure de Lettres et PFA, académie de Paris, qui a présenté des usages féconds du site "Les Essentiels de la littérature"
1) Vous avez élaboré avec les élèves un projet de jeu vidéo à partir du site des Essentiels de la littérature, présenté au dernier PNF Lettres. Comment en êtes-vous arrivé à cette idée ?

Le Site des Essentiels de la littérature est en pleine rénovation. Arnaud Laborderie, le responsable éditorial de ce site a proposé d’accompagner cette rénovation à un groupe d’utilisateurs dont je faisais partie. Cette expérience d’UX design m’a beaucoup intéressé et je me suis dit qu’elle intéresserait sûrement mes élèves du lycée Diderot à Paris, un lycée polyvalent avec une filière STI2D très dynamique.

J' ai donc demandé à mes élèves à quelles conditions ils visiteraient régulièrement ce site et quelle méthode serait la plus efficace pour qu’ils s’en approprient les contenus. Je pensais à l’envoi régulier d’une anecdote par exemple ou à des couleurs plus attrayantes, mais ils ont été beaucoup plus loin que je l’imaginais en me proposant de concevoir un jeu.

2) Pourriez-vous nous en dire plus ce jeu ?

Dans le scénario conçu par les élèves, le joueur commence classiquement par se créer un avatar d’éditeur de livre. Il a le choix de l’esthétique de son personnage, son costume, quelques accessoires (Lunettes, Chapeaux, etc.). Ensuite il choisit l’univers dans lequel il va effectuer sa mission : chaque univers correspond à un siècle de la littérature. Pour gagner des points (et acquérir ainsi de nouveaux costumes et des accessoires supplémentaires), il doit mener à bien sa journée d’éditeur. Chaque journée est organisée autour d’étapes rituelles spécifiques à ce siècle/univers. Le matin par exemple, il va au Procope où la serveuse Flore lui raconte une anecdote sur l’auteur qu’il doit éditer. Pendant sa matinée, on lui propose une série d’extraits de l’auteur. Il peut choisir de l’éditer ou le refuser en fonction de la collection sur laquelle il travaille ce jour là.

A midi, il découvre la gastronomie de l’époque grâce aux collections Gallica. L’ après-midi, il poursuit ses lecture et le soir il regarde le journal télévisé de l’époque. Chaque journée complète rapporte des points et enrichit la collection de l’élève. Chaque collection complétée, lui donne accès à des équipements exceptionnels (carrosse, voiture, etc.). Le principe de la collection stimule le joueur à revenir jouer souvent et facilite l’apprentissage de connaissances pléthoriques.

3) Quel intérêt voyez-vous à ce genre de pratique en classe ?

Nous concevons souvent la ludification du point de vue de l’enseignant pour rendre le cours plus « digeste ». Je crois que les élèves ont apprécié ici d’utiliser leurs compétences en Game Design (très poussées chez mes élèves qui se destinent souvent au secteur de l’informatique) pour réfléchir à la manière de s’approprier les connaissances d’histoire littéraire. Il y a fait un côté incroyablement concret pour eux et proche de leurs expériences de joueurs : c’est comme une traversée du miroir de construire un jeu. Quant à moi, j’ai l’impression que mon cours de narratologie trouve un prolongement inattendu dans la scénarisation des possibles narratifs.

J’espère pouvoir développer ce type de pratique pour l’appropriation de récits longs, dans les années à venir.

Atelier : Histoire littéraire, histoire des arts: construire des corpus au lycée général et technologique

Dans les prises de notes de Laetitia Agut.

Henri de Rohan, inspecteur général de l'éducation nationale, chargé de l'histoire des arts interroge la construction des corpus. "Au-delà d'une constitution de corpus par rapprochements thématiques ou contextuels, on essaiera de faire jouer aussi les ruptures, les dissonances, les effets de montage, afin d'élaborer des corpus problématisés. En exploitant des exemples choisis, on se posera les questions suivantes : « Qu'est-ce qu'on rapproche pour les élèves, et pourquoi ? A-t-on coutume de prendre appui sur des œuvres musicales, ou le dialogue interdisciplinaire se limite-t-il à une confrontation de textes et d'images, et dans ce cas de quels textes et de quelles images, et pour en tirer quel bénéfice dans l'objectif d'un travail en histoire de la littérature et des arts ? » On interrogera aussi les enjeux de terminologie, de genres et de registres, de mouvements."

Cet atelier était très riche et très intéressant. La réflexion a porté sur la manière dont l’histoire des arts peut éclairer l’histoire littéraire et sur les différentes entrées possibles dans une œuvre littéraire pour en élucider le contexte. Parmi les nombreuses propositions, on peut mentionner le travail réalisé sur L’Etranger. Quatre corpus iconographiques avaient été composés et chacun permettait une approche différente du roman de Camus : une approche stylistique, biographique, historique et philosophique. Je m’arrêterai sur le corpus privilégiant l’approche stylistique. Il était composé d’œuvres appréciées par Camus (La jupe blanche de Balthus, La coquine et Femme en marche de Damboise, Nu dans un fauteuil de Richard Maguet et d’une photo d’un immeuble du Vieux-Port pensé par l’architecte Fernand Pouillon) et montrait ainsi son goût pour les œuvres épurées, néo-classiques. Une étude de ces tableaux et de ces photos avec des élèves permettrait de définir le néo-classicisme, de confronter cette définition à l’écriture de Camus pour montrer que le romancier joue de l’épure dans son style mais aussi dans la construction de ses personnages. Une telle approche est un moyen efficace pour aider à contextualiser les œuvres littéraires tout en permettant aux élèves de se constituer une culture artistique.

Atelier –L'étude des textes antiques : pour une démarche (résolument) anthropologique. Christophe Bouchoucha, IA-IPR de Lettres, académie de Strasbourg. Nicolas Bannier, professeur agrégé de Lettres classiques,lycée Marc Bloch,Bischheim, académie de Strasbourg

Valérie Arlaud et Juan-Luis Rodriguez reviennent sur la démarche (résolument) anthropologique dans l'étude des textes antiques.

Qu’est-ce qu’une démarche résolument anthropologique dans l’étude des textes antiques ?

Une lecture anthropologique interroge dans les textes les modes de pensée, de comportements, de croyances… qui ont été construits et qui sont vécus en société, à un moment donné. Elle met en lumière ce que le texte permet de comprendre d’une société en particulier et permet une confrontation, une mise en regard. En cela, elle inscrit le texte dans une temporalité qui peut contribuer à rendre compte de l’histoire littéraire.

La réflexion a porté sur le célèbre passage de la mort de Lucrèce chez Tite Live. Comment proposer une approche anthropologique de ce passage ?

Certes l’économie de la narration, la notion d’ historia ornata étaient des angles d’étude pertinents. Mais on pouvait partir de la légitime incompréhension ou indignation face à un suicide qui nous paraît aujourd’hui absurde pour explorer le lexique, et finalement interroger la notion de dignité pour une femme antique. Comment se représentait-on la femme dans l’Antiquité ? Pour quelle raison la pudicitia est-elle la “vraie dot” d’une femme selon Plaute? Des parallèles sont-ils possibles avec le monde contemporain ? En veillant à éviter stigmatisation et propos caricaturaux le texte latin peut amener à une réflexion sur la diversité des rapports homme femme. Il interroge aussi ce qui se situe aux fondements d’une civilisation ou d’une culture (en l’occurrence dans ce cas, la question de la lignée, de la pureté du sang) et son évolution. Cette approche permet une confrontation qui éclaire la compréhension du présent par les continuités ou au contraire les écarts entre les civilisations.

Entretien avec Nicolas Bannier, professeur de Lettres classiques, lycée Marc Bloch, Bischheim, académie de Strasbourg
Pouvez-vous développer, illustrer l'approche par le lexique pour interroger la notion de dignité pour une femme dans l'antiquité ?

Dans le texte de Tite-Live, la notion centrale est celle de « pudicitia » : obstinatam pudicitiam, amissa pudicitia, nec ulla deinde impudica Lucretiae exemplo vivet. Or on peut se demander ce que signifie ce terme. Pudicité ? Pudeur ? Honneur ?

Pour comprendre les cadres mentaux des Romains qui s'expriment à travers ce mot, il faut passer par la lecture d'autres textes (Plaute, Sénèque, Cicéron par exemple.) On comprend alors que la pudicitia est une vertu essentielle de la femme. La perte de la pudicitia est en effet une véritable macula corporis, une tache qui met en question la descendance, la lignée.

Dans quelle mesure le texte latin peut-il amener à une réflexion sur la diversité des rapports hommes-femmes aujourd'hui ?

L’approche anthropologique invite à la prudence quant aux rapprochements avec le monde contemporain. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Florence Dupont, L’Antiquité est un territoire des écarts par rapport à notre monde actuel.

La question posée par l’histoire de Lucrèce à nos sociétés serait de savoir si ne persisterait pas dans nos sociétés l'idée que la femme violée est une femme différente des autres ? Durant l'atelier, on a rapproché ce texte des femmes de la pièce de Koffi Kwahulé, Les Recluses.

Quant à traiter cet aspect en classe à partir de l’histoire de Lucrèce, plusieurs participants à l’atelier appelaient légitimement à la prudence.

Cette approche anthropologique qui touche aux valeurs universelles, morales peut-elle se déployer au collège également ?

Un thème peut-être plus adapté au collège serait celui des relations au sein de la famille. On se limite souvent à étudier le vocabulaire des liens familiaux (mater, pater, filia…) mais il serait possible de faire ressortir les différences entre nos façons de concevoir les liens familiaux et ceux des Romains.

Ainsi, le lexique des liens de parenté est-il beaucoup plus précis (jusqu'à 5 degrés) que le nôtre (on en trouve la liste dans le Digeste). Une fête était même dédiée aux liens de parentés (la cara cognitio).

On pourrait voir par exemple comment le patruus (oncle paternel) a traditionnellement un comportement différent de l'avunculus (oncle maternel) vis-à-vis de ses neveux.

On pourrait également étudier les degrés de parenté qui autorisent le mariage (traditionnellement, jusqu'au degré de 2nd cousin, sabrinae, degré jusque auquel on avait le droit d'embrasser sur la bouche ses parentes).

Le mot de la fin est donné à Valérie Arlaud.

Au final, ces deux journées ont permis de montrer que la diversité des approches est la plus riche et la plus intéressante pour les élèves comme pour les professeurs. Il ne s’agit pas de faire un cours d’histoire littéraire mais - et à ce niveau beaucoup de professeurs verront qu’ils mettent l’histoire littéraire en perspective dans leurs cours déjà - de toujours partir des textes, qui permettront de la construire ensuite, ou des mots. En français, on travaille souvent sur la notion d’honnête homme ou de galanterie. On adosse alors l’histoire littéraire aux notions, qui prennent une profondeur, une épaisseur historique propre à donner à nos élèves une conscience du temps long. Nous pouvons nous appuyer sur notre expérience et nos pratiques ; il s’agit simplement d’en penser et d’en définir un peu plus précisément la progression.

Diversifier ses pratiques de lecture
Le Portail des Lettres met à disposition des enseignants des exemples de pratiques pédagogiques sur la lecture en Lettres et en LCA. Sur la page des Lettres de Grenoble, retrouvez " Vengeance en héritage" : la figure d'Oreste entre tradition et modernité proposé par Bruno Gallice, groupe de réflexion sur la littérature, Académie de Grenoble, A retrouver - Entretien autour de l’émission « La compagnie des auteurs » avec Matthieu Garrigou-Lagrange(France Culture) : Quelle histoire littéraire produit l’émission ? Quelles figures ou imaginaires des œuvres ? Comment exploiter les ressources radiophoniques en classe ?
Created By
Laila Methnani
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Credits:

Laila Methnani Pixabay

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