Sandrine, le temps en partage

Sandrine, « accordeuse » à Paris.

Membre de l’Accorderie parisienne, un réseau d’entraide créateur de liens, Sandrine est une femme d’action, altruiste et humaniste. Pour elle, la citoyenneté passe aussi par des échanges simples et immédiats.

Couverture de l'Esperluète , magazine de l'Accorderie de Paris. (Illustration : Brigitte Jamois)

Début mars, dans la rue du Pôle-Nord, recoin silencieux au dos de la butte Montmartre. Un changement de fournisseur Internet, une boîte mail qui fait des siennes, et voilà Sandrine, Parisienne de 45 ans, aux commandes de l’ordinateur de Françoise, traductrice à la retraite et voisine de quartier. Sandrine n’est pas dépanneuse informatique, elle est « accordeuse ». C’est sa façon de vivre. « S’accorder » signifie se mettre d’accord en québécois. Arrivé en France en 2011, le réseau des Accorderies est né à Québec onze ans auparavant, dans la mouvance de l’économie sociale et solidaire. Un système citoyen d’échanges de services fondé sur la certitude que nous avons tous des compétences à apporter et que le « monde peut fonctionner autrement », en ne laissant personne sur la touche. La monnaie d’échange est le temps, matérialisé sous forme de chèques libellés en secondes, minutes ou en heures.

Le chèque-temps

Citoyenne vent debout

Qu’est-ce qui peut pousser une Parisienne, historienne d’art de formation, à aller chez des personnes qu’elle ne connaît pas, rendre des services… « pour rien », si ce n’est pour forcer le vent contraire de l’ultra-individualisme ? Sandrine insiste : « Je ne suis pas militante. Ma motivation est d’être en action dans ma vie : si je veux, je peux le faire et c’est valorisant pour moi. Aider à mon petit niveau, sans chercher à convaincre personne.» Avec ces échanges elle se sent citoyenne, autant qu’en glissant son bulletin de vote dans l’urne. Urne en laquelle, aujourd’hui, elle croit de nouveau.

Sandrine passe à l'action chez Françoise. Pour elle, c'est une démarche citoyenne.

En 2012, elle a traversé un passage « rien à foutre ». Elle comprend donc ceux qui n’iront pas voter, même si elle ne les approuve pas : « Le bulletin de vote paraît dérisoire, mais laisser les autres choisir, c’est la pire des catastrophes. » Oui, voter conserve du sens pour Sandrine, au même titre que ces échanges, qui constituent une alternative au système consumériste. Elle poursuit : « Avoir le choix, c’est ça la démocratie. Une démocratie que, comme beaucoup de gens, je trouve gravement en danger. Dans ce contexte, savoir que l’Accorderie existe a quelque chose de rassurant. »

« S'accorder » rime avec convivialité

Un vrai apport social

Être en mouvement, créer du lien : « Dans le climat politique et social de désengagement actuel, c’est quand tu n’agis pas que le danger est là. De plus, c’est facile d’essayer : avec l’Accorderie, j’attends peut-être quinze jours pour une conversation en anglais ou pour mes doubles rideaux, mais je suis en relation avec quelqu’un qui habite près de chez moi. C’est un réel apport social. »

L'importance de l'échange

Dès le début, ces échanges faciles et immédiats, sans apport financier, lui ont plu. Pour Sandrine, « les rapports humains manquent cruellement de simplicité ». Les qualités humaines la touchent. Elle ressent le besoin de tisser des « relations qui se passent naturellement ». Après trois ans de pratique, elle pose un regard lucide et admet un bilan mitigé : « Comme dans toutes les communautés, cela dépend de qui les anime. » Elle reconnaît avoir trouvé l’Accorderie « pas très accueillante », « un peu fouillis », beaucoup plus froide et moins dynamique qu’elle se la représentait. Elle souligne aussitôt : « Je me suis dit que c’était culturel. En France, on copie tout le temps des modèles nord-américains sans les adapter, et ça ne marche pas. »

Dépasser ses a priori

Elle a dû surmonter, pendant un moment, son appréhension d’être confrontée à l’inconnu, à des jugements de valeur. « Ce sont des peurs irrationnelles, des préjugés, des projections parfois fausses. Les gens, surtout à Paris, n’ont pas envie de se rencontrer : “Je veux bien si tu corresponds à mes codes, mais si ça me demande trop d’adaptation, de changement, ça marchera bien… le temps des vacances.” On fait l’effort d’aller vers l’autre s’il y a un intérêt : “Si tu sers ma cause, mes besoins, etc.” »

Lorsque l’on donne de soi, il faut aussi savoir se préserver. Sandrine dit veiller sur ses limites personnelles, même si, parfois, elle est allée au-delà de ce qu’elle s’était fixé. Elle se souvient d’une expérience : « J’étais partie régler un banal problème de serrure chez une personne dans un logement social, un taudis. C’était vraiment moche. J’étais en colère de voir qu’on pouvait laisser quelqu’un vivre dans ce genre d’endroit. Je lui ai dit que j’allais l’accompagner chez Leroy-Merlin et l’aider à contacter les administrations.En plus d’être inattendu, cela m’a pris l’après-midi entier. »

Prendre son temps.

Et ce temps, dont l’immense majorité assure manquer ? Si dans les faits, 80 % des accordeurs sont des femmes à la retraite, pour Sandrine, « du temps, tout le monde en a, c’est la disponibilité de chacun qui a une valeur importante ». Elle ajoute : « Ce n’est pas un système parfait, mais une alternative intéressante qui crée du lien. Je ne ferai pas appel à l’Accorderie pour tout. Mais ce réseau est en harmonie avec ma vision du monde, mes relations avec les autres et avec ce que je veux faire pour la société. »

Rédactrice : Brigitte Jamois - Photographe : Julie Subiry - Infographes : Damien Leboulanger et Catherine Lafagne - Prise de son et montage : Brigitte Jamois - Secrétaires de rédaction : Sabine Harreau, Hélène Février.

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