Rencontre avec Antonella CILENTO Quand l'Italie nous rend visite

Édito

Auteure napolitaine méconnue en France, renommée en Italie notamment avec le prix Bocaccio en 2014 et finaliste du prix Strega (Goncourt Italien) de la même année, Antonella Cilento est traduite en France pour la première fois en 2016 avec le titre en lice pour ces prix, Lisario ou le plaisir infini des femmes.

Lisario dévoile un Naples du XVIIè siècle et introduit une jeune fille en quête d’identité, lâchée dans ce siècle de la femme objet de pouvoir et laissée au bon vouloir des hommes. Cette histoire renvoie à de nombreuses problématiques actuelles notamment vis-à-vis du droit des femmes et des LGBT, les liens entre le pouvoir des hommes et les femmes mais surtout la crainte du plaisir féminin et de la perte de pouvoir de l’homme.

Auteure de plus de 25 œuvres pour 20 ans de publications, Antonella Cilento a été profondément marquée dans sa jeunesse par le recueil d’Anna Maria Ortese La Mer ne baigne pas Naples qui a reçu le prix Viareggio et notamment par la nouvelle « Une paire de Lunettes » parallèle de la vision de la réalité d’après-guerre trouvant un écho personnel dans la vie d’Antonella Cilento.

Notre équipe est allée à la rencontre d’Antonella Cilento et de sa traductrice également directrice de la collection italienne des éditions Actes Sud, Marguerite Pozzoli pour les rencontres d’auteurs du mois de Janvier 2017 de la bibliothèque Méjanes avec l’Association Italienne d’Aix et du Pays d’Aix (AIAPA).

Axel CYRILLE

Présentation de l'événement

Jeudi 19 janvier à la Méjanes, nous avons eu le plaisir de rencontrer Antonella Cilento, auteure napolitaine récemment traduite en français aux éditions Actes Sud par Marguerite Pozzoli. La rencontre, organisée par l’AIAPA commence par une présentation de l’auteure par son éditrice qui détaille ses œuvres et ses actions pour la promotion de nouveaux auteurs. Antonella prend ensuite la parole afin de résumer son roman. Puis débute un échange autour des différents thèmes du roman, très actuels. Comme le rôle des femmes au sein des sociétés patriarcales, limité à celui de femme-objet dans lequel elles ont tendance à se complaire, ou bien la question de l’identité sexuelle. S’ensuivent des lectures de quelques passages du livre, pour finir par un petit exposé sur Anna Maria Ortese, autre auteure italienne, source d’inspiration pour Antonella Cilento.

Dans le cadre de cette rencontre, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec l’auteure au cours d’une interview pour revenir en détails sur son œuvre.

Lucie DEMANGEON

L'auteur et son oeuvre

Antonella Cilento vit et travaille à Naples. Elle a écrit des essais et plusieurs romans, et collabore régulièrement avec des quotidiens et revues littéraires. Elle a notamment été remarquée en 1997 en obtenant le prix Calvino pour son roman Ora d'aria. Elle a ensuite reçu plusieurs prix en Italie et gagne en popularité. Lisario ou le plaisir infini des femmes, premier de ses romans à être traduit en France, a été finaliste du prestigieux prix Strega 2014 et a reçu le prix Boccaccio la même année.

Antonella Cilento est également enseignante et réalise depuis 1993 des formations autour de la créativité littéraire.

Lola VACARISES

Les romans d’Antonella Cilento, tout comme dans Lisario ou le plaisir infini des femmes, posent des questions réelles sur divers thèmes : le plaisir féminin, l’amour, l’apport de la lecture dans un univers tantôt littéraire, historique ou encore magique et à travers l’œil de nombreux personnages très différents.

Sandra GENTON

Lisario ou le plaisir infini des femmes

Lisario Morales est une napolitaine du XVIIe siècle, qui rêve de devenir chanteuse. Malheureusement, durant son enfance elle doit subir une opération à la gorge, laquelle abîme ses cordes vocales. Devenue muette, il devient alors impossible pour elle de poursuivre son rêve. Pour consoler son immense chagrin, elle se réfugie dans le monde des livres. Les femmes de l’époque ne recevaient aucune éducation, la napolitaine doit alors apprendre à lire et écrire en cachette. Son enfance est donc bercée par les récits de Miguel de Cervantès et William Shakespeare. Elle prend également l’habitude de s’adresser par lettres à la Sainte Vierge, afin de raconter ses déboires et soulager ses peines. Mais à peine adolescente, ses parents décident de la marier de force à un vieillard ayant une bonne situation. Pour fuir et se rebeller contre cette injustice, elle se réfugie dans un profond sommeil dont rien ne peut la réveiller, telle une Belle au bois dormant italienne. Ses parents, fous de désespoir et d’inquiétude, en appellent à tous les plus grands médecins d’Italie, lesquels échouent tous à la réveiller. Apparaît alors Avicente, médecin espagnol, ayant l’ambition de révolutionner la science.

"Et puisqu'on ne m'écoute pas, je dormirai, comme après l'opération du Chirurgien : des jours, des semaines, des mois et des années, et plus jamais, je le jure sur ces doigts et sur cette croix et je crache par terre, plus jamais je ne me réveillerai !" Lisario p.16

Passant plusieurs semaines à l’examiner, il ressent un désir sexuel de plus en plus grand pour elle, et finit par la déshabiller pour admirer sa beauté juvénile. Profitant de son sommeil, il en vient à la masturber plusieurs fois mais il n’ira pas jusqu’à la déflorer, par crainte de laisser une preuve de ses actes. Ces attouchements finissent par réveiller Lisario. Ses parents, dans leur joie immense, remercient le médecin et décident de lui donner la main de leur fille. Celle-ci est consciente des actes qu'a pratiqué par son futur époux durant son sommeil, mais son mutisme l’empêche de révéler ces violations à ses parents. Une fois marié, le médecin espagnol, loin d’essayer de se repentir, continue son exploration du plaisir féminin, en utilisant sa femme comme sujet de recherche.

Ce roman a été finaliste du prestigieux prix Strega 2014 et a reçu le prix Boccaccio la même année.

Loin d’être un roman scabreux, l’auteur traite avec une grande finesse un sujet tabou du XVIIe siècle, qui l’est parfois encore aujourd’hui. Cette histoire palpitante, intrigante, est écrite dans une langue aux expressions napolitaines, et dont le personnage est particulièrement attachant. Plus que sa thématique féministe, le récit nous plonge également dans une Naples du XVIIe, que le lecteur prend plaisir à découvrir.

Samuel MOREL

L'interview

Juliette : Lisario ou le plaisir infini des femmes est votre première œuvre traduite en français ?

Antonella : Oui c’est mon premier livre en français, mais c’est mon dixième roman. Mon premier roman est sorti en 1997, aux éditions Avagliano (éditeur napolitain) mais j’écris depuis mes 14 ans. Il y a dix ans entre l’écriture des romans et leur publication.

: Quel est votre éditeur italien actuel ?

A : En ce moment mon éditeur c’est Mondadori, notamment pour Liasario. Mais j’ai également publié d’autres romans aux éditions Guanda, grand éditeur très raffiné, Laterza, Sironi et NN Editore, qui est un jeune éditeur milanais.

J : En France votre éditeur est Actes Sud. Comment s’est passée la collaboration ?

A : Ce fut une grande chance car, Marguerite Pozzoli qui m’a traduit, est la traductrice d’Anna Marie Ortese qui est une auteure que j’aime et qui m’a porté vers l’écriture lorsque j’avais onze ans. Elle a également traduit Dominique Orea et beaucoup d’auteurs napolitains, notamment des auteurs de romans historiques, comme Lisario.

"Le corps des femmes était la représentation du pouvoir et surtout du pouvoir de l’argent."

J : Justement vous inscriviez souvent vos romans dans des contextes historiques, est-ce que vous êtes attachée à une période en particulier ?

A : Oui ! La première moitié du 17ème siècle a une très grande importance dans mes romans. C’est le moment de la révolution de Mazzaniello, c’est le siècle qui ressemble le plus à notre 20ème siècle. C’est une période où les rapports entre les femmes et le pouvoir deviennent difficiles. La bourgeoisie commence à représenter les femmes dans les tableaux pour montrer leur richesse à travers ces représentations. Donc le corps des femmes était la représentation du pouvoir et surtout du pouvoir de l’argent. C’est aussi un siècle où se développent énormément la médecine et la science. C’est un monde qui ressemble beaucoup au notre à cause de toutes ses contradictions et ses contrastes.

J : C’est un 17ème siècle que vous étudiez beaucoup dans le sud de l’Italie et de la Sicile au fil de vos romans. Est-ce que vous êtes attachée en particulier à cette région du sud durant cette période ?

A : Je m’intéresse bien sûr à ce siècle en général, mais à Naples en particulier. Car c’est le moment d’expansion le plus fort de Naples, c’est alors une des villes les plus importantes et les plus peuplée de toute l’Europe. Il s’y produit à l’époque ce qui se passe aujourd’hui dans les grandes métropoles : bandes de délinquants, constructions illégales, trafic humain… Mais c’est en même temps le début d’un grand développement artistique : c’est la naissance de la grande musique européenne, des grands opéras. Il y a sept conservatoires de musique à Naples à cette époque.

J : Donc une ville très moderne pour l’époque. Ce qui explique peut être aussi votre regard très moderne dans Lisario, en particulier sur les femmes. Est-ce que vous adressez votre œuvre aux femmes ?

A : Oui à toutes les femmes. En ce moment il y a une régression de la condition des femmes en Europe. On revient en arrière par rapport à de grandes conquêtes des années 66, 68, 70.

"Lisario fait une petite révolution avec une belle endormie qui ne fait pas ce qu’elle ne veut pas faire".

Lola : Comme le droit à l’avortement qui est rediscuté dans certains pays.

A : Mais pas seulement ça, les images des femmes aussi. Les femmes trompées, les femmes objets qui se plaisent à être des objets, des belles endormies, qui choisissent l’asservissement volontaire. Alors Lisario fait une petite révolution avec une belle endormie qui ne fait pas ce qu’elle ne veut pas faire.

: Vous nous disiez que vous avez commencé à écrire à 14 ans ? C’est très jeune, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?

A : Le déclencheur fut Anna Marie Ortese. J’ai lu un livre intitulé La mer ne baigne pas Naples, et dans ce roman il y a une nouvelle, qui s’appelle La paire de lunettes. Le personnage principal est une petite fille pauvre à laquelle sa famille achète des lunettes après avoir fait beaucoup de sacrifices. Quand elle les met au lieu d’être émerveillée, elle est terrifiée parce qu’elle découvre la réalité. Cette petite fille vit quand même dans un quartier très pauvre et tout à coup elle voit ce qu’elle ne voyait pas. Il y a une identification entre moi et cette petite fille parce que moi aussi on m’a acheté des lunettes chez le même opticien et j’ai été un peu effrayée par la réalité. Chez Ortese ça a une signification particulière, ce n’est pas voir la réalité avec des lunettes roses, mais voir le monde de l’après guerre. L’après guerre était une réalité très forte et Naples dans l’après guerre était un enfer, un vrai enfer. Dominique Auré qui est un autre auteur napolitain aimait beaucoup la violence de cette période, parce que c’était une époque de contrebandiers et il trouvait ça très excitant. Il a trouvé cette période d’une grande intensité, il dit qu’après les napolitains sont retombés dans leur fatalisme alors que là il y a eu une période d’ébullition.

: Est-ce que vous avez d’autres romans en cours ?

A : Oui un roman napolitain très compliqué, qui parle de Naples dans le 11ème siècle. Il va sortir en 2018.

J : Vous aimeriez le faire traduire en français lui aussi ?

A : Oui, ça serait encore un beau projet

J : Et bien merci beaucoup Antonella !

Juliette CRAMER

À propos

Nous sommes un groupe de six étudiants de licence professionnelle Métiers de l'Edition, option bibliothèque, à l'IUT d'Aix-Marseille. Nous avons réalisé ce travail dans le cadre de notre cours de techniques rédactionnelles digitales, cours encadré par la journaliste Linda Be Diaf.

L'équipe

  • Rédacteur en chef : Axel Cyrille
  • Secrétaire de rédaction : Lola Vacarises
  • Photographe : Sandra Genton
  • Webdesigner : Lucie Demangeon
  • Vidéastes et monteurs : Samuel Morel - Juliette Cramer
  • Rédaction : l'ensemble de l'équipe

Remerciements

Nous tenons à remercier toute l'équipe de la Méjanes pour la réception faite à l'auteure. Nous remercions chaleureusement Antonella Cilento et Marguerite Pozzoli pour leur active participation. Enfin nous remercions l'AIAPA pour son initiative de la rencontre et ses échanges avec une auteur enjouée et chaleureuse.

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