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Tempêtes, inondations : nos digues sont-elles efficaces ?

TEXTES : CLAIRE LEFEBVRE

I. Côté digue et côté dune : des habitants en première ligne face à la mer

Sur le littoral du Nord - Pas-de-Calais, les traces de la tempête Eleanor de janvier sont encore visibles : des digues détruites sur la côte d’Opale au recul des dunes dans l’Est dunkerquois. Survenue alors que la région ébauche sa nouvelle stratégie côtière, cette tempête a pris tout le monde de court. Des assauts de la mer qui provoquent l’inquiétude des riverains. On est allé rencontrer des habitants dont les maisons sont menacées, à Oye-Plage et à Wissant.

Les digues de Wimereux et Ambleteuse pulvérisées par les vagues, la dune de Leffrinckoucke après la tempête Eleanor. PHOTOS STÉPHANE MORTAGNE - JOHAN BEN AZZOUZ - GUY DROLLET - MARC DEMEURE

PHOTOS ET VIDÉO JOHAN BEN AZZOUZ

Hameau des Ecardines à Oye-Plage : « Je n’échangerais ma maison pour rien au monde »

L’un des escaliers de bois reliant le hameau des Ecardines à la plage immense a été rouvert dix jours après la tempête Eleanor, mais l’autre reste condamné depuis qu’il a été bousculé par la tempête Egon un an plus tôt. Pour les habitants, il est devenu le symbole d’une lutte menée ici depuis près de quarante ans contre la mer… par amour pour elle.

PHOTOS JEAN-PIERRE BRUNET

Il y a bien un panneau sens interdit accroché aux barrières condamnant l’accès de l’escalier Ouest des Ecardines : c’est ici que commence dans le sable le sentier sauvage pour le contourner. Il faut plus que les rafales à 135 km/h de début janvier pour ébranler ce roc qu’est la force des habitudes des promeneurs.

Au sommet de la dune du platier d’Oye, on est giflé par le vent et la beauté du paysage. C’est pour cette sensation que Jacqueline vient ici chaque jour. La randonneuse est l’une des 153 propriétaires des Ecardines, lotissement sorti de terre entre sables et champs dans les années 1970. Menacé d’inondation par la mer et les eaux intérieures du delta de l’Aa.

« Mais je n’échangerais ma maison pour rien au monde : vous connaissez beaucoup d’endroits où on a un tel spectacle quasiment à sa porte ? », sourit Jacqueline.
« Fragile équilibre »

Marie-Hélène, sa voisine qui profite de la marée basse pour nettoyer la plage, était même aux premières loges le 3 janvier : elle a vu « la mer avaler la dune ». Et chahuter les fondations de ces fameux escaliers au cœur des discussions des riverains.

Le maire, Olivier Majewicz, a finalement décidé, après expertise, de rouvrir la plage via sa passerelle Est avant le printemps. Mais il a prévenu : « Rien ne garantit que cet escalier puisse être conservé si le cordon dunaire était à nouveau attaqué par une tempête. » Aux Ecardines, on a eu peur qu’il ne connaisse le même sort que son homologue ouest. Chaque jour, cet escalier qu’elle ne peut plus emprunter rappelle à Jacqueline le « fragile équilibre » de la vie face à la mer.

« Je ne me sens pas en danger, mais je suis inquiète pour l’avenir de la côte : nous savons qu’un jour la nature reprendra ses droits. »
« Nous nous disons que nous ne serons plus là, mais nos petits-enfants ? »

« La mer bouge, rappelle André, de retour de la pêche. On le voit aux blockhaus : quand j’ai emménagé il y a bientôt quarante ans, ils étaient perchés sur la dune, aujourd’hui ceux qui n’ont pas été dynamités ont les pieds dans l’eau à marée haute. »

André vit aux Ecardines depuis quatre ans. Il a vu les blockhaus passer de la dune à la plage. PHOTOS FLORENT MOREAU
On cherche « moins à nous protéger qu’à nous faire partir »

A l’époque, « on n’était pas conscient comme maintenant de ce que ça voulait dire 'zone inondable' », précise Françoise, mémoire du quartier. Chez elle, l’histoire de ce hameau où il est désormais recommandé par les pouvoirs publics de construire un étage pour se réfugier en cas d’inondation est consignée dans une grande boîte à archives.

Parmi les habitants, certains disent avoir parfois le sentiment qu’on cherche « moins à nous protéger qu’à nous faire partir ». Mais qui ici échangerait sa maison ?

Dune d’Aval, à Wissant : « On n’a pas peur, mais on y pense tous les jours »

On dirait qu’elle a été grignotée par une mâchoire d’acier. La dune d’Aval, bouclier naturel face à la mer derrière lequel s’abrite depuis vingt ans un lotissement, a reculé de 4 mètres après le passage d’Eleanor. Un bras de fer, doublé d’une course contre la montre, s’engage entre les habitants et les vagues.

PHOTOS JOHAN BEN AZZOUZ - FLORENT MOREAU - VIDÉO STÉPHANE MORTAGNE

« Les conséquences de la tempête sont brutales et visibles, on ne peut plus rester sans rien faire » : parmi la quarantaine de ces maisons situées, la plupart sont des résidences secondaires mais Brigitte Couhé, elle, vit ici à l’année. Chaque jour, elle scrute désormais depuis la digue – la plage a été interdite et personne ici n’ose s’y aventurer - le profil de la dune.

PHOTOS FLORENT MOREAU

Brigitte Couhé a encore dans l’oreille « le rugissement » de la mer le 3 janvier et les « cris d’effroi » arrachés aux spectateurs assistant impuissants aux « morsures » des vagues.

PHOTO LA VOIX

« La dune d’Aval est presque à son niveau le plus bas : on est revenu à la case départ », se désole la vice-présidente des Amis de Wissant. La case départ, c’est avant les travaux de 2016. Les 50 000 m3 de sable alors acheminés depuis la Belgique (1,2 million d’euros) avaient renfloué la dune.

VIDÉO GUY DROLLET

Une opération d’entretien (5 000 m3) avait aussi été menée une poignée de jours avant Eleanor. Mais la tempête a eu vite fait de balayer tous ces efforts. Ils n’ont pas été vains, relativise le maire de Wissant, Bernard Bracq : « Sans les travaux d’ensablement, ç’aurait été bien pire ! »

L’association de Brigitte fait partie de ceux qui ont mis en garde lors de la construction de la nouvelle digue qui vient d’être achevée : « Depuis quinze ans, les scientifiques préconisent le rechargement en sable plutôt que le béton, qui ne fait que reporter le problème un peu plus loin. » La digue d’Aval est au bout de la nouvelle digue…

Détruite en 2007 par les coups de boutoir des vagues, la digue promenade de Wissant a été reconstruite en 2015 pour un montant de 6,5 M€. PHOTOS JOHAN BEN AZZOUZ - FLORENT MOREAU

La mer qui avance, Brigitte en perçoit les signaux dans son jardin de la rue des Oyats : l’ancienne paysagiste constate que « les arbres ont roussi », s’inquiète pour la floraison de ses tulipes et de ses hortensias. « La campagne au bord de la mer », c’était la promesse vendue avec le lotissement au début des années 1990. Il y a trois ans, les propriétaires avaient organisé dans leurs jardins une exposition révélant leurs angoisses : l’un d’eux avait imaginé un scénario-catastrophe où sa maison se réveillerait un matin de 2018 les pieds dans l’eau…

« Ce n’est pas pour demain, alors on n’a pas vraiment peur. Mais c’est vrai qu’on y pense tous les jours », avoue Brigitte. Elle dit que c’est « important de n’être pas seul face à la mer ».

Depuis le 1er janvier, le destin de la dune n’est plus entre les mains de la commune en première ligne, mais de celles de l’intercommunalité de la Terre des Deux-Caps, où on est en train d’élaborer une stratégie de défense désormais à l’échelle du territoire.

PHOTO FLORENT MOREAU

LEXIQUE DES RIVERAINS DE LA MER

PHOTOS MARC DEMEURE - FLORENT MOREAU

Eleanor, une tempête qui n’a rien d’exceptionnel

Lors de son passage les mercredi 3 et jeudi 4 janvier 2018, la région a été placée en alerte orange. La tempête Eleanor, à l’origine d’incendies en Corse, d’inondations sur le littoral et d’avalanches dans les Alpes, a fait 7 morts et une vingtaine de blessés. Pourtant comparée à d’autres tempêtes, ses rafales de vent (135 km/h) sont loin d’avoir battu des records (en novembre 2016, on a enregistré 163 km/h au Cap Gris-Nez).

Rien à voir avec Xynthia en février 2010 : c’est après cette tempête, l’une des plus meurtrières qu’ait connu la France depuis plusieurs décennies (47 morts, notamment en Vendée), qu’a débuté l’inspection des digues le long des 4 000 km de côtes.

La tempête Xynthia avait fait des ravages sur la côte Atlantique en février 2010. PHOTOS AFP

Eleanor a pris place dans une série de tempêtes, mais là encore, la multiplication de ces phénomènes sur une courte période n’a rien d’exceptionnel : rappelons-nous Xaver et les épisodes successifs de décembre 2013 à février 2014 qui avaient causé de nombreux dégâts sur les bords de mer.

Cependant, conjuguée à un fort coefficient de marée et une durée de près de 48 heures, Eleanor a mis en évidence la fragilité de nos digues. A Dunkerque, le souvenir de la digue de l’Est rompue par la tempête de 1953 reste vivace. C’est au lendemain de cette dernière que les Pays-Bas, chez qui elle avait fait 1 800 morts, ont lancé leur plan Delta pour se protéger des inondations.

VIDÉO GTV/FEARMONGER101/YOUTUBE

II. Quelles solutions pour demain ?

Quelles solutions imaginent les experts de la région face aux assauts de la mer ? Et qui va payer les digues de demain ?

VIDÉO STÉPHANE MORTAGNE

L’état des lieux sur le littoral du Nord – Pas-de-Calais après la tempête Eléanor

Les premiers résultats de l’étude menée par les spécialistes régionaux sur le véritable impact de la tempête Eleanor sont tombés. Un mois après son passage, des expertises sont toujours en cours pour évaluer d’éventuelles conséquences à plus long terme sur les digues fragilisées, mais des travaux d’urgence ont été menés, notamment à Wimereux, où on a procédé à l'enrochement de la digue.

VIDÉO LA VOIX

D’autres travaux d’envergure sont prévus pour consolider les ouvrages existants. Ces dix dernières années, les avancées et les reculs du sable sont de plus en plus importants. Mais si la problématique de l’érosion est générale sur nos côtes, les points plus alarmants restent pour le moment très localisés.

Source des données : La Voix du Nord, Délégation départementale à la mer et au littoral du Pas-de-Calais, Université du littoral (ULCO).

Du sable ou du béton face à l’invasion de la mer ?

Pour lutter contre le risque d’inondation par la mer, deux écoles sont au cœur de la nouvelle stratégie côtière que mettent en place les communes depuis le 1er janvier 2018. Financés jusqu’à présent par l’Etat, ces travaux devront désormais être financés par une nouvelle taxe.

1. La méthode douce

Un allié : le sable. Il permet d’imaginer des solutions souples, qui composent avec le milieu naturel. Un rechargement en sable donne un bon coup de pouce à la nature : « La vie d’une dune est cyclique, avec une érosion pendant l’hiver mais un gain de sédiments pendant l’été : on a l’impression que c’est tout le temps en train de reculer, mais on oublie que ça avance pendant la saison estivale », rappelle Adrien Cartier, expert à la tête de Géodunes, qui contribue au suivi du trait de côte dans la région.

VIDÉO LA VOIX

En 2014, un ré-ensablement d’1,5 million de m3 de sable a permis de renforcer la digue des Alliés de Dunkerque tout en créant une nouvelle plage. Mais malgré ce qui est le plus important ré-ensablement en France à ce jour, la plage de Dunkerque devra sans doute à nouveau rehausser sa digue dans les prochaines décennies. Suite à la tempête Eleanor, la digue s'était en effet ensablée.

La plage de Dunkerque lors de son ré-ensablement en 2014, le 3 janvier 2018 lors de la tempête Eleanor et après son passage. PHOTOS MARC DEMEURE

« Cette méthode a un petit côté Shadoks* et peut donner l’impression qu’on jette de l’argent par les fenêtres, admet Arnaud Depuydt, ingénieur qui dirige à Boulogne-sur-Mer le service des affaires maritimes et du littoral. Mais à Wissant, par exemple, si on n’avait pas rechargé 50 000 m3 de sable il y a un an et demi, la dune d’Aval aurait été encore plus attaquée. » Prisée depuis les années 1950 par les Néerlandais et des Belges, cette méthode plus respectueuse de la nature commence seulement à être adoptée sur le littoral français.

* Le feuilleton des Shadoks, avec de drôles volatiles dont la devise était « Je pompe donc je suis », a passionné la France des années 1970.

2. La méthode dure

Il s’agit d’avoir recours au béton et aux rochers pour fixer le trait de côte (la limite entre terre et mer) de façon irrémédiable. Exemple : la construction d’une digue, d’un perré. A Sangatte, la reconstruction de la digue de 2,4 km de long attaquée par la tempête Xaver en 2013 devrait s’achever en mai 2018 (20 millions d’euros financés par l’Etat). Elle protège 12 500 personnes qui vivent sous le niveau de la mer, sans défigurer les 2 Caps, classés Grand site de France. Si on en croit le prix des maisons qu’il abrite, l’ouvrage a rassuré la population…

La digue de Sangatte, démolie par la tempête Xaver en décembre 2013, est aujourd'hui en cours de reconstruction. PHOTOS JEAN-PIERRE BRUNET

« Une digue nécessite toutefois d’être surveillée et consolidée en permanence pour résister à la force des vagues », rappelle Arnaud Depuydt, chef des affaires maritimes du littoral de Boulogne-sur-Mer. Pour rester efficaces, elles nécessitent donc de coûteux travaux. Or « dès qu’on met quelque chose sur l’estran, ça a un impact, précise Adrien Cartier, l’expert de Géodunes. Le processus de l’érosion risque d’être accéléré de part et d’autre d’un point dur : un perré peut ne faire que reporter le problème juste un peu plus loin ». Les experts sont aujourd’hui en mesure d’évaluer ces problématiques dans le temps, mais la marge d’erreur est importante : « On peut imaginer des scénarios à partir de modèles mathématiques, mais on ne maîtrisera jamais les éléments », rappelle sagement Adrien Cartier.

VIDÉO LA VOIX

3. Qui paie ?

Que l’Etat passe la main aux communes pour la compétence GEMAPI (gestion des milieux aquatiques et prévention des risques) au 1er janvier était prévu. Ce qui l’était beaucoup moins, c’est le passage de la tempête Eleanor, qui a fait entrer les nouveaux acteurs dans le vif du sujet. « Dans l’urgence, il nous faut sécuriser et sauver ce qui peut l’être », résume Francis Ruelle, le maire de Wimereux (la digue Nord a été pulvérisée) figurant parmi les points très sensibles du littoral.

Après la première attaque de la digue en 2014, la commune avait pris la décision de reconstruire complètement cette partie nord de l'ouvrage. Mais ce projet, à plus de 2 millions d’euros, représente l'équivalent de deux ans de budget investissement pour Wimereux. La ville ne pourra pas faire face toute seule, elle recherche donc des subventions auprès de l'Etat, de l'Europe et de la Communauté d'agglomération du Boulonnais. Ce chantier devrait démarrer fin 2018 ou début 2019.

VIDÉO STÉPHANE MORTAGNE - PHOTOS JOHAN BEN AZZOUZ - GUY DROLLET

Les submersions marines peuvent affecter l'ensemble du littoral de métropole. À la différence d'autres phénomènes météorologiques dangereux, comme le vent fort, le phénomène de vagues-submersion est très localisé, précise Météo France. Les submersions touchent surtout les zones basses proches du littoral. Elles peuvent cependant atteindre une hauteur d'eau de plusieurs mètres et envahir le littoral sur plusieurs kilomètres à l'intérieur des terres.

La réforme doit « clarifier les missions », explique Arnaud Depuydt, aux Affaires maritimes et du littoral à Boulogne-sur-Mer. Jusqu’ici, la gestion du risque d’inondation était aux mains d’une pléiade d’acteurs (Etat, Régions, Départements, syndicats mixtes, ports…). Désormais, les communes sont en première ligne pour « élaborer de vraies stratégies à l’échelle des territoires » : garantir la sécurité peut être pour certaines stations balnéaires aussi crucial que garder une plage ou un sentier du littoral.

27€ par habitant à Marquise, une quinzaine à Dunkerque

Mais ce transfert des compétences fait grincer des dents du côté des communes aux budgets de plus en plus serrés. L’Etat les encourage à se regrouper : aux communautés d’agglomérations de mettre en œuvre une nouvelle taxe pour financer les digues de demain (jusqu’à 40 euros par habitant et par an). A Marquise, la Terre des 2 Caps, par exemple, vient de déterminer le montant annuel nécessaire: 605 000€, soit 27€ en moyenne par habitant, qui seront prélevés en même temps que les impôts locaux. Les habitants de Dunkerque, eux, devront verser une quinzaine d’euros. « Le transfert de compétence va prendre du temps et l’Etat va continuer d’accompagner les collectivités à travers la connaissance et la planification », veut rassurer Arnaud Depuydt, l’ingénieur de Boulogne-sur-Mer. Jusqu’ici, l’Etat n’a pas réussi à montrer – ou les élus n’avaient pas voulu voir – les enjeux liés à l’entretien des digues et personne n’avait voulu payer…

4. Et la biodiversité ?

« La priorité sur le littoral aujourd’hui, c’est de préserver nos remparts de sable naturels : les dunes embryonnaires. La faune et la flore du littoral sont intéressantes, mais pas exceptionnelles au point de les privilégier à l’urgence de protéger notre territoire qui est un bassin d’habitations », estime Bart Bollengier, chargé de mission au Centre pour l’environnement (CPIE) de Flandre maritime. Son association couve le triton crêté et sensibilise le grand public et les collectivités à la préservation des dunes. Elles ont failli disparaître après la guerre avec l’industrialisation et, dans le Dunkerquois, elles sont à nouveau menacées par la montée des eaux (la mer s’est déjà élevée de 9 cm au XXe siècle).

La dune de Leffrinckoucke, dans le Dunkerquois. PHOTOS MARC DEMEURE

« Les dunes embryonnaires jouent un rôle-clé sur la plage en cas de tempête : elles retiennent le sable », explique Bart Bollengier. Après Eleanor, il est attentif à la repousse du cakilier maritime (la roquette de mer), qui retient ces dunes de quelques centimètres formées grâce à la laisse de mer (algues, coquillages ramenés à marée haute).

Le cakilier maritime, également appelé roquette de mer, retient les dunes embryonnaires. PHOTOS WIKIMEDIA - LA VOIX

« Mais, relativise Bart Bollengier, ce qui le menaçait encore plus, c’était le nettoyage mécanique de la plage, avec des machines qui ramassaient tout : les déchets, mais aussi les embryons de végétation, anéantissant la possibilité pour de nouvelles dunes de se former. » Le Dunkerquois a été parmi les premiers en France (dans années 1990) à être passé au nettoyage à la main à proximité des dunes. Quant au ré-ensablement massif de la digue de Malo-les-Bains, « il n’a pas empêché la nature de reprendre ses droits au bout de deux ou trois ans », assure Bart. Signe encourageant : « Cette année, le grand gravelot, oiseau nicheur, a même été surpris en train de flirter par un habitant de la digue ! »

Le Pluvier grand-gravelot ou Grand Gravelot (Charadrius hiaticula) fait partie des espèces nicheuses de France, le littoral français ayant une valeur importante pour la survie de cette espèce. PHOTO WIKIMEDIA

« Il est temps de stopper le bétonnage »

Arnaud Héquette, docteur en géomorphologie et professeur à l'Université du Littoral Côte d'Opale, étudie comment les plages et les dunes évoluent au gré des tempêtes. Il est sollicité régulièrement en tant qu’expert par des communes et des ports du littoral.

VIDÉO LA VOIX

- Le stade actuel de l’érosion du littoral est-il alarmant ?

« On en parle davantage après des tempêtes comme Eleanor parce que maintenant, ça se voit : le problème, à certains endroits très localisés, ne concerne plus seulement la dune, il est à la porte des habitants. Mais il ne faut pas oublier qu’une côte, par essence, c’est quelque chose de mouvant : elle avance et elle recule, c’est normal. En revanche, ce qui est préoccupant, c’est qu’on est dans un contexte où le trait de côte est en train de reculer à l’échelle mondiale. Depuis un demi-siècle, la majorité des côtes est en train de reculer. »

- La faute au changement climatique ?

« Sans doute qu’il y contribue, mais il se combine avec des installations humaines sur le littoral qui ont perturbé l’équilibre. Quand on construit une jetée, des pièges à sable, on crée un déficit de sédiments ailleurs. Par exemple, avec la digue de Boulogne, on estime que la baie de Wissant, depuis les années 1950, a perdu depuis les années 100 000 m3, soit plus de 300 m de recul : on n’est pas loin du record en France. »

- Peut-on vraiment arrêter de bétonner ?

« L’erreur, c’est de penser qu’on peut mettre des digues pour lutter contre l’érosion. Il est temps de stopper le bétonnage. Les digues peuvent paraître nécessaires à court terme pour des raisons économiques, touristiques, mais le risque, c’est de faire disparaître la plage. On pourra toujours construire des digues de plus en plus hautes : la seule limite, c’est l’argent ! Quand on est géographe, on travaille à l’échelle d’un millénaire, ça permet de relativiser… »

- Vous êtes un partisan du sable…

« Le ré-ensablement ne défigure pas le littoral et on sait que le sable s’en va, mais il n’est pas perdu : il retourne en mer, selon des études menée aux Pays-Bas, où on privilégie cette alternative. Surélever des digues peut être encore nécessaire, comme à Malo-les-Bains qui doit se préparer à la montée des eaux annoncée (1 m d’ici à 2100). Mais on a intérêt à profiter de cette ressource naturelle de sable, puisqu’on a des gisements dans la mer du Nord. Ensuite, il faudra envisager de promouvoir le recul stratégique, d’ici deux à trois siècles »

Cette carte, réalisée par le site Flood Maps, à l’aide de données rendues publiques par la Nasa, montre ce que provoquerait la montée d'un mètre du niveau de la mer.

- A quel point la région est-elle menacée par la montée des eaux ?

« Là où c’est déjà un problème, il faut s’attendre à ce que le danger s’intensifie. En imaginant un scénario modéré de l’évolution du niveau de la mer (40 cm de hausse au cours du 21e siècle), nos collègues britanniques estiment qu’à partir de 2100, l’érosion et la submersion marine atteindraient le niveau extrême auquel elles se produisaient une fois tous les mille ans… tous les ans. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’on va y être confronté de plus en plus fréquemment et qu’il y a urgence à prendre en compte à ces problématiques. »

III. Comment font nos voisins belge et néerlandais

Peut-on prendre exemple sur nos voisins belges et néerlandais ? Reportage et interviews de l’autre côté de la frontière.

Ostende a transformé un problème en opportunité

Pour qui n’a pas vu Ostende depuis sept ans, la surprise et totale ! La station balnéaire de la côte belge est méconnaissable après les travaux pharaoniques pour lutter contre le risque d’inondation: la mer semble avoir reculé, la plage de sable s’est élargie, deux jetées-promenades – éclairées la nuit – fortifient le port.

Ostende en 1998, 2001, et aujourd'hui. PHOTOS LA VOIX - JEAN-PIERRE FILATRIAU - PASCAL BONNIÈRE

« On a transformé un problème en opportunité », explique Karel Vanackere, l’architecte urbaniste de la Ville. Avant les travaux, les plaisanciers se plaignaient de l’ancienne entrée du port : elle est désormais plus facile d’accès. Sur le front de mer, où la digue était devenue trop fragile face au risque d’inondation, les Belges ont choisi l’alliance de la méthode douce et de la méthode dure : un ré-ensablement massif (près d’1 million de m3) et une surélévation de la digue.

Karel Vanackere, l’architecte urbaniste de la Ville. PHOTOS PASCAL BONNIÈRE

VIDÉO PHILTOWNWALKER/YOUTUBE

Attractivité

On ne peut pas manquer la Zeehelden-Plein, vaste esplanade où trône le monument des pêcheurs parmi les onze parallélépipèdes rouge vif d’Arne Quinze - l’œuvre d’art a été achetée 400 000€ par la Ville.

Sur la Zeehelden-Plein, le monument des pêcheurs et onze parallélépipèdes rouges. PHOTOS PHOTOS PASCAL BONNIÈRE
« Trois niveaux de protection plutôt que par un mur d’1 mètre de haut »

La Zeehelden-Plein est abritée par « trois niveaux de protection plutôt que par un mur d’1 mètre de haut », décrypte Karel Vanackere. En bord de mer, un muret casse la force des vagues. Plus haut, le deuxième bloque l’eau. Le dernier est l’ultime rempart de la nouvelle digue entièrement piétonne, où les commerçants sont aujourd’hui rassurés par le passage des promeneurs. Ces derniers ont adopté le banc long de plusieurs mètres : ses parois vitrées abritent du vent la contemplation de l’horizon.

PHOTOS PASCAL BONNIÈRE

Et, comme on est en Belgique, tout (des prises électriques aux arrivées d’eau en passant par les supports à vélos) a été prévu pour les événements festifs de l’été, où la population ostendaise triple. C’est la particularité de la solution ostendaise : on a profité du réaménagement pour tenter d’embellir le béton, améliorer l’animation de la plage et renforcer l’attractivité de la ville du bord de mer. « La Région flamande (l’Etat belge) a pris en charge les équipements de protection, mais c’est à la Ville de mettre la main au portefeuille si on veut que ça soit beau », souligne le directeur de l’agence d’urbanisme. Près de 6 millions d’euros ont été nécessaires jusqu’à présent, 4 autres sont prévus pour la deuxième phase des travaux, qui concerneront, d’ici à fin 2019, l’autre partie de la digue. « Une vraie plus-value pour Ostende », estime Karel Vanackere.

PHOTO PASCAL BONNIÈRE

Risque d’inondation : le scénario belge

La côte belge, balayée elle aussi par la tempête Eleanor début janvier, n’a connu aucun dégât. Seul le niveau de sable a baissé par endroits, mais « c’était prévu », assure Peter Van Besien, l’ingénieur à la tête des travaux publics de la côte belge. De ce côté-ci de la frontière, devoir remettre du sable semble être la chose la plus naturelle du monde…

Peter Van Besien, ingénieur en charge des travaux publics de la côte belge. PHOTO PASCAL BONNIÈRE

Il faut dire que les Belges se préparent à la « la tempête du millénaire », celle avec des vagues jusqu’à 8 mètres de haut qui ne survient statistiquement qu’une fois tous les mille ans : c’est la norme du plan de 300 millions d’euros de la Belgique pour assurer sa sécurité côtière d’ici à 2050. « On a pris le problème à bras le corps depuis une petite vingtaine d’années », explique Peter Van Besien. Dans les années 2000, les ingénieurs de la côte belge ont commencé par identifier les zones les plus fragiles, avant d’organiser les vagues de travaux qui se succèdent depuis 2011 le long des 67 km de La Panne à Knokke : on surélève les digues, on met à l’abri les ports de plaisance, on bâtit des murets et on apporte des tonnes de sable.

« Plus d’un tiers de notre littoral est bétonné… Aujourd’hui on privilégie le sable, moins coûteux, plus doux pour l’environnement et plus facile à ajuster au niveau de la mer qui devrait monter de près d’1 mètre d’ici à 2100 », précise le directeur des travaux publics de la côte belge.

PHOTO PASCAL BONNIÈRE

Un scénario-catastrophe a même été imaginé par les ingénieurs belges : sacrifier les communes à l’ouest d’Ostende (La Panne, Coxyde, Furnes, Nieuport et Middelkerke) pour protéger le triangle (Ostende-Zeebrugge-Knokke) le plus peuplé de Belgique…

Les autorités belges ont même imaginé de sacrifier certaines communes côtières pour en sauver d'autres. PHOTO PASCAL BONNIÈRE

En attendant, c’est à Knokke qu’on a décidé de reculer la digue pour laisser plus de place à la réserve naturelle du Zwin. « L’extension des zones naturelles qui pourraient jouer un rôle-clé dans la lutte contre la montée eaux, c’est ce que prônent les associations de défense de l’environnement », précise la biologiste Sarah Vanden Ende. Elle a mené une étude pour l’Institut maritime flamand (Vliz) sur « la plage de demain », où devront « cohabiter les enjeux de sécurité, mais aussi économiques, touristiques et environnementaux ».

Ancien bras de mer aujourd'hui ensablé, le Zwin s'étend entre la station de Knokke-Heist et la frontière néerlandaise. Converti en réserve naturelle, il abrite une flore et une faune intéressantes. PHOTO WIKIMEDIA

Si l’approche des pouvoirs publics est jugée trop « technocratique », voire « exagérée » pour les défenseurs de la nature et certains bourgmestres (maires), personne en Belgique ne remet en cause son utilité. Une série télé belgo-néerlandaise, Quand les digues se brisent (The Swell), diffusée il y a un an et demi en Belgique et très suivie, a achevé de convaincre les plus réticents. La question de la responsabilité des autorités d’Ostende à Rotterdam est au cœur de ce thriller climatique…

Aux Pays-Bas : quand l’homme murmure à l’oreille de la mer

Il y a dix ans, les maisons flottantes d’Amsterdam et d’Utrecht nous semblaient déjà follement avant-gardistes. Les Pays-Bas sont aujourd’hui plus que jamais les champions du monde de la gestion de l’eau : leur « moteur de sable » (Zandmotor) intéresse les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, l’Afrique du Sud, l’Egypte, l’Indonésie, le Vietnam, la Suède, Monaco…

Pour répondre a la montée des eaux, il y a dix ans déjà, les Pays-Bas surfaient sur la vague des maisons flottantes. PHOTOS PATRICK JAMES

« C’est un banc de sédiments créé par l’homme, sorte de canon à sable naturel, qui réalimente en permanence la plage grâce au courant des vagues et à la dynamique des vents », nous explique l’un de ses inventeurs, l’expert néerlandais Marcel Stive dont toute la planète s’arrache les conseils. Testé à Kijkduin (près de La Haye), le procédé, naturel, « peut être utile et facilement transposable partout où la montée des eaux menace, comme dans le Nord de la France », assure Marcel Stive. Seul problème, son prix : plus de 80 millions d’euros

PHOTO, VIDÉO ET CAPTURE D’ÉCRAN ZANDMOTOR

Aux Pays-Bas, le plan Delta anti-inondations prévoit 20 milliards d’euros sur trente ans : construire digues, barrages, collines artificielles, polders ou usine à vagues (elle crée des déferlantes pour tester la résistance des digues !) est vital pour garder les pieds au sec dans ce pays situé aux deux-tiers sous le niveau de la mer et cerné par la Mer du Nord, le Rhin, la Meuse et l’Escaut.

Cette carte, réalisée par le site Flood Maps, à l’aide de données rendues publiques par la Nasa, montre ce que provoquerait la montée d'un mètre du niveau de la mer.
« La connaissance des chercheurs doit rencontrer le courage des politiques »

Les mesures, très pragmatiques, ciblent notamment les zones les plus peuplées et les cœurs économiques. Le « moteur de sable », lui, n’est pas tant né du dialogue avec la mer que « des débats très concrets entre les parties prenantes (Etat, habitants, chercheurs…) pour que tous les intérêts (économiques, sécuritaires, touristiques, écologiques…) soient pris en compte », raconte Marcel Stive. Une telle invention fait aussi progresser la connaissance. Mais pour expliquer l’avance des Pays-Bas, « la connaissance des chercheurs doit rencontrer le courage des politiques », précise l’expert néerlandais.

Le plan Delta prévoit jusqu’à la sensibilisation des jeunes Néerlandais à l’école : le traumatisme de la tempête de 1953, qui avait fait céder les digues de la Zélande (1 800 noyés, 100 000 sans-abri, 200 000 hectares inondés en une nuit) reste vivace.

PHOTO ARCHIVES NATIONALES NÉERLANDAISES - VIDÉO BRITISH PATHÉ

Malgré ce savoir-faire, « le risque zéro n’existe pas, prévient Marcel Stive. Aux Pays-Bas, on ne pourra jamais cesser de construire et renforcer des digues, sinon on ne pourrait plus vivre ici. Mais on a compris qu’il était urgent de les combiner avec des solutions plus naturelles ». Les Néerlandais viennent de laisser plus de place à l’eau pour mieux la contrôler : des polders ont été rendus à l’eau. Un aveu d’infériorité dans le bras de fer de l’homme avec la mer.

Created By
Magalie Ghu
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