Le road trip des elections americaines

Reportages multimédias et réalisation: Xavier Filliez

Le 8 novembre prochain, Barack Obama, qui fut le premier Afro-Américain à occuper la Maison Blanche, se verra désigner un successeur: le 45ème Président des Etats-Unis, peut-être une Présidente. A bien des égards, la campagne électorale 2016 fut emblématique de ce pays vaste comme un continent où l'on voit tout en grand: excessive, complotiste, souvent artificielle. Entre la Démocrate Hillary Clinton, candidate des arcanes, personnification de la politique par métier, somme toute assez impopulaire, et le Républicain Donald Trump, spectaculairement raciste et misogyne mais s'étant imposé en libre-penseur et (pas tout à fait) self-made entrepreneur, l'Amérique s'est offert une parade de 500 jours à 5 milliards de dollars.

A la fin, un seul gagnant

Le Projet

Juste avant le sprint final, nous vous proposons une immersion multimédia dans les contrastes et les bouleversements du quotidien. Immigration illégale, mariage pour tous, avortement, libéralisation de la marijuana, conflit racial, contrôle des armes, vote latino, éducation et formation: de l'Arizona à la Floride, du Nouveau-Mexique au Kentucky, du Colorado au Missouri, tel Kerouac, nous avons dégusté les grands espaces, exploré les thématiques de société brûlantes et savouré la politique-spectacle: tous les ingrédients d'un excellent road-trip pour illustrer un pays en transition.

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1/10 L'immigration illégale

A Nogales, seule compte l'urgence du lendemain

Donald Trump promet de construire un mur le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. A l'opposé de ce repli sur soi, Barack Obama voudrait, par décret présidentiel, régulariser 4 des 11.3 millions d'immigrés illégaux que comptent les Etats-Unis. Nogales, ville-frontière dans le désert de l'Arizona, est le lieu de tous les espoirs et de tous les chagrins. Reportage avec les agents de la Border Patrol, et, forcément, quelques clandestins malchanceux, piégés par cette barrière de fer.

Troisième tentative, troisième fiasco. Dans la fourgonnette de la Border Patrol, Jazmin et Armando (prénoms d'emprunt) chiquent anxieusement un Pulparindo en répondant aux questions des douaniers après leur arrestation. Le thermomètre avoisine 100 degrés Fahrenheit (38°C). Et ce petit bonbon mexicain, arôme tamarin, sera décidément la seule douceur de leur journée. De leur vie?

Les deux adolescents, 16 ans, prétendument mariés, ont tourné le dos à leur ville natale de Santiago Juxtlahuaca, dans la province d'Oaxaca. Puis voyagé en bus et à pied durant trois jours et deux nuits avant d'atteindre Nogales, ville frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, surpeuplée de candidats à l'immigration illégale, sorte de Babylone du Sud-Ouest américain.

Jazmin et Armando chiquent anxieusement un Pulparindo. Ce bonbon mexicain au Tamarin sera décidément la seul douceur de leur journée. De leur vie?

Nogales est la ville de tous les espoirs et de tous les chagrins. A peine a-t-on laissé derrière la précarité, le crime et le chômage qu’un nouvel obstacle se dresse: cette barrière d'acier, entre 5 et 8 mètres de haut, reliant l'Arizona à la Californie sur plus de cinq cents kilomètres en passant par le Texas et le Nouveau-Mexique.

Quel rêve entrevoit-on à travers les grilles rouillées, depuis cette zone désertique contrôlée par les cartels de la drogue? Jazmin et Armando voulaient aller dans le Wisconsin où ils ont des amis. “Ils disent qu'ils n'ont pas payé de passeur, qu’ils étaient censés le payer une fois arrivés. Mais ils sont entraînés à mentir…”, estime Paco Vicente, un des deux agents de la Customs and Border Protection (CBP) que nous accompagnons en mission.

"Ils sont entraînés à mentir..."

Dans les années 2000, 1,6 millions d'immigrants illégaux étaient interceptés à la frontière mexicaine. Ce nombre a chuté a environ 400 000 par année depuis 2012 suite à la répression anti-terroriste post-11 septembre et à la loi Secure Fence Act signée par George W. Bush en 2006. Le budget du CBP a augmenté de 75% en dix ans (10 milliards de dollars). Et le nombre d'agents a doublé durant la même période (18 000).

“La technologie a aussi évolué de manière spectaculaire”, reprend l’agent John Lawson. “Auparavant, nous avions quelques infrarouges sur trépieds. Maintenant, avec les tours fixes intégrées (IFT) équipées de radars de sol et de systèmes de vision nocturne, nous pouvons surveiller les mouvements sur le terrain en temps réel depuis un centre de contrôle.”

"Nous pouvons surveiller les mouvements sur le terrain en temps réel depuis un centre de contrôle"

Thématique on ne peut plus controversée aux Etats-Unis, l'immigration illégale connait une résonance d’autant plus dramatique cette année que Donald Trump promet, en mesure d’urgence en cas d’élection, de remplacer la palissade par un mur. Et de le faire payer au gouvernement mexicain. Que sa proposition (devisée à 12 milliards de dollars) soit techniquement réaliste n’est finalement pas la question. Elle en soulève d’autres sur la relation incestueuse qu’entretiennent les Etats-Unis avec leurs immigrés.

Le douanier Paco Vicente lors d'une opération de repérage le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique.

A l'extrême opposé de cet l’élan trumpien de repli sur soi, Barack Obama voudrait faire usage du décret présidentiel pour régulariser 4 des 11.3 millions de clandestins que compte le pays. Le Deferred Action for Parents of Americans and Lawful Permanent Residents (DAPA) annulerait temporairement la déportation d’immigrés parents d’enfants nés aux Etats-Unis. Ils bénéficieraient aussi d’un permis de travail. Or, fin juin, la Cour Suprême a accepté le recours déposé par le Texas et vingt-cinq autres Etats contestant ce droit à Barack Obama. Un revers majeur pour le Président en fin de règne.

Les clandestins représentent 5.1% de la force de travail aux Etats-Unis

Parmi les supporters de cette loi, on trouve des patrons de firmes technologiques, comme Mark Zuckerberg (Facebook), qui reconnaissent les compétences professionnelles liées à l’immigration “permettant aux Etats-Unis de rester compétitif sur le marché global”. Les clandestins représentent 5.1% de la force de travail du pays, selon l’institut Pew Research Center. Et 7% des enfants entre quatre et quinze ans ont au moins un parent immigrant illégal (2012). 79% d'entre eux sont nés sur le territoire américain.

L'ironie de la journée, et peut-être bien de ce pays tout entier, c'est que Paco Vicente, l’agent de la Border Patrol, est lui-même le fruit de l’immigration. Son grand-père a immigré à Los Angeles durant la Deuxième Guerre mondiale parce qu’il y avait des besoins en main d’oeuvre, puis a fait la guerre de Corée. Son père a fait des aller-retours entre le Mexique et les USA avant de combattre au Vietnam dans la Navy. Après quatre ans en Irak, Paco chasse les clandestins avec un seul credo en tête: “Il y a une façon légitime de faire partie du rêve américain. Donner 10 000 dollars à un passeur ou faire une demande de visa?”

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Reportage à Nogales, avec les agents fédéraux de la Border Patrol

"FUCK TRUMP"

Alexis Contreras, habitant de Nogales interdit de vote suite à son emprisonnement pour traffic de drogue.

Sur les collines résidentielles surplombant Nogales, Alexis Contreras nous accueille en multipliant les “Fuck Trump”. Il est né et a grandi ici. Après deux ans de prison à Yuma (AZ) pour trafic de drogue, une activité très répandue vu la proximité avec les cartels mexicains, Alexis est interdit de vote. Il jongle entre de petits jobs dans les fruits et légumes et la construction. En 2015, les douanes ont saisi 900 tonnes de drogues à la frontière sud-ouest pour une valeur marchande de 20 millions de dollars.

Quel sort sera réservé à Jazmin et Armando? Ils devraient être renvoyés chez eux par le poste frontière de Nogales dans les quarante-huit heures, aidés peut-être par le Consulat du Mexique qui leur offrira un ticket de bus après avoir passé une ou deux nuits à la Kino Border Initiative, une organisation caritative qui défend les droits des migrants. Sa responsable “Education et Promotion” Joanna Williams sait bien que le sort de ses protégés ne dépend pas d’une barrière ou d’un mur.

"Parfois, suite à une infraction comme l’alcool au volant, on renvoie des parents dans leur pays alors que les enfants sont placés en foyer ici"

“Ce qui pose problème, c'est que l’augmentation du nombre d’agents de douanes n’a pas été accompagné de mesures de contrôle. Une personne sur trois interpellée est victime d’abus, sous une forme ou une autre, souvent verbale. Parfois, suite à une infraction comme l’alcool au volant, on renvoie des parents dans leur pays alors que les enfants sont placés en foyer ici.”

D’autres connaissent un destin autrement plus tragique. Depuis l’an 2000, 6000 personnes sont mortes en tentant la traversée de la frontière désertique entre les Etats-Unis et le Mexique. Le vrai prix du fiasco.

Les agents fédéraux de la Customs and Border Protection (CBP) que nous avons suivis en mission le long de la zone frontière de Nogales, Arizona. John Lawson (en-haut à gauche) et Paco Vicente.

Carnet de route

La foi des bords d'autoroute

Gloire au Tout-Puissant, parfois si impuissant, entre Nogales et Tucson (AZ).

Il faudra davantage que deux Bud lights au bar Chiquita de Nogales avec les vieux du coin jouant au Tactilo local pour calmer la fournaise en moi après une journée de "chasse" aux clandestins par 38 degrés. Sur la route vers Tucson, le marketing religieux ne m'apaise pas non plus. "Christ is the answer", m'assure un graffiti géant jouxtant une citerne de pétrole. 68 corps d'immigrants illégaux ont été retrouvé l'an dernier dans ce désert par les autorités. Le Christ n'est évidemment pas la réponse à tout. De l'autre côté de la frontière, les passeurs sans scrupules profitant de cette grande migration connaissent-ils seulement le sort de ceux qu'ils envoient en Enfer en leur faisant miroiter le Paradis. On les appelle aussi les "coyotes". Des sales bêtes.

A Williams, dans la ville-musée

Rue centrale de Williams (AZ).

C'est la porte d'entrée vers les falaises sud du Grand Canyon. Williams et ses deux avenues bordées de diners, de petits motels, de magasins pour touristes et d'emblématiques signes Route 66 se veut authentique. La petite ville est en fait un musée. Mangez un brisket en barbecue et l'odeur du feu de charbon vous poursuivra pour le reste du voyage. Mais n'est-ce pas ça aussi, le vrai goût de l'Amérique: du boeuf dans l'estomac et l'impression d'être un trappeur.

Falaises Sud du Grand Canyon

VIDEO

"Trump est un magicien de la finance"

En haut: sur les routes du Nouveau-Mexique direction Gallup où nous avons rendez-vous avec Alray Nelson, un homosexuel Navajo qui se bat pour la légalisation du mariage gay au sein de la réserve. En bas: entre l'Arizona et le Nouveau-Mexique: les humeurs de la météo, des pancartes de campagne soutenant Bernie Sanders, désormais hors-course, un croisement de voix ferrée entre Window Rock et Gallup.

Carnet de route

Evita ne votera pas

Evita, qui vit dans une caravane à côté de la petite échoppe d'art indien où elle travaille, colle des turquoises sur un crâne de buffle.

Au pied d'une petite montagne de roche rouge bordant la route secondaire reliant Flagstaff à Gallup (NM), il y a une caravane, posée contre la boutique d'artisanat indien Chapparal Trading Post. C'est ici que vit et travaille Evita Green, 24 ans, Indienne de sang et de coeur.

Après avoir grandi dans une famille d'accueil à Houston, Texas, puis voyagé une partie de son adolescence "pour voir le monde", la "maison" lui manquait. Elle ouvre et ferme la petite boutique tous les jours. L'hiver, elle ne vend presque rien. Et cette année, l'été a tardé à s'installer.

Entre les rares clients, Evita est occupée à sertir des crânes de buffle de turquoise. Deux jours de travail pour un grand. Un jour et demi pour un petit. Rien ne la fera pourtant quitter cet endroit. Pas même la course aux bureaux de vote en novembre. "Trump devrait s'occuper de ses affaires, pas du pays. Et Clinton est encore pire", lance-t-elle.

Quant à Obama, "il est sans doute le pire Président que nous ayons eu. Ici, il a supprimé tellement d'emplois dans les environs, notamment dans les mines et les centrales à charbon."

2/10 Le mariage gay

ALRAY NELSON, guerrier NAVAJO de l'amour arc-en-ciel

Depuis juin 2015, le mariage entre personnes de même sexe est un droit constitutionnel aux Etats-Unis. Sauf pour onze tribus indiennes dont les Navajo. Alray Neslon, a fait de son homosexualité un combat pour les autres et contre “l'esprit colonialiste”. Portrait.

Carré comme un catcheur, tendre comme la rosée. Sur la terrasse de leur coquette maison surplombant Gallup (NM), où passe au loin un train de marchandises plus lent que le soleil couchant, Alray met son partenaire K.O.: “Brennen reflète le meilleur de ce que j'ai en moi.”

Indiens et homosexuels: c'est le destin de ces deux trentenaires, Alray Nelson et Brennen Yonnie. Et ce n'est pas le plus mince des défis au coeur de la nation Navajo, la plus importante réserve de natifs américains (300 000 membres), un territoire grand comme deux fois la Suisse s'étalant entre les roches rouges-ocres du Nouveau-Mexique, l'Arizona et l'Utah.

Alray Nelson (à droite) et son partenaire Brennen Yonnie, à quelques pas de leur maison de Gallup, Nouveau-Mexique. Les deux jeunes homosexuels se battent pour une reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe au sein de leur tribu, les Navajo.
"Brennen reflète le meilleur de ce que j'ai en moi"

Depuis le 26 juin 2015, les Etats-Unis reconnaissent le mariage entre personnes de même sexe comme un droit consitutionnel. Dans une décision qui a fait trembler le continent (Obergefell vs Hodges), la Cour Suprême a résumé l'union homosexuelle à laquelle de nombreux Etats s'opposaient, à une question de droits civils: “égalité de traitement” et “égale protection” sont deux principes protégés par le 14e Amendement que l'on soit “straight” ou gay.

Dans le désert, aux environs d'Albuquerque.

Mais l'Amérique arc-en-ciel compte encore quelques ombres: onze tribus indiennes (sur 566), dont les Cherokee et les Navajo qui ont banni le mariage gay en 2005. Pourquoi 2005? “Rappelez-vous la croisade de George W. Bush en faveur du mariage traditionnel, juste après son élection”, rappelle Alray. “Il a fait campagne dans de nombreux Etats pour honorer les promesses faites à ses électeurs néo-conservateurs, Chrétiens évangéliques, fondamentalistes.”

La parole présidentielle a déteint sur le Conseil de la tribu Navajo qui a fini par ratifier le Diné Marriage Act, une loi tribale limitant le mariage aux binômes homme-femme. S'il parait anecdotique à l'échelle des Etat-Unis, ce véto en dit beaucoup sur les transformations de la société américaine où la diversité, qui fait sa richesse, se heurte encore à un lourd héritage colonialiste.

“Aujourd'hui, l'influence de la pensée conservatrice américaine est telle qu'elle a remis en question les croyances et la tolérance des Navajo vis-à-vis des homosexuels”

Au début du XXe siècle, le gouvernement américain tentait d'effacer la langue, les principes fondateurs, l'identité des Navajo en somme, comme il l'avait fait plus tôt avec d'autres tribus, par assimilation, en envoyant des enfants de force dans des internats catholiques ou mormons. “Aujourd'hui, l'influence de la pensée conservatrice américaine est telle qu'elle a remis en question nos croyances et notre tolérance vis-à-vis des homosexuels”, analyse Alray.

Devant la maison d'Alray Nelson et Brennen Yonnie, sur les collines reesidentielles de Gallup, une pancarte de campagne "Hillary Clinton" plante le décor.

Car en matière de genre, au contraire de stigmatiser les différences, la nation Navajo a tendance à les célébrer. Ce sont les mythes fondateurs qui le disent, qui comprennent une variété de genres. Les femmes. Les hommes. Ceux ou celles que l'on nomme les Nadleeh (ndlr, Littéralement: en transformation perpétuelle), que l'on pourrait considérer comme des hermaphrodites. Les Dilba, l'équivalent d'un homme dans un corps de femme. Et leur contraire: une femme dans un corps d'homme. Dans l'Univers Navajo, tout ce qui nous entoure a un sexe. La pluie, le vent, les montagnes.

Alray n'est de loin pas le seul à voir dans l'histoire Navajo une acceptation précoce des orientations sexuelles que la société moderne a renommé LGBTQ (Lesbiennes, Gay, Bisexuels, Transgenres, Queers). Des anthropologues ou des historiens comme Jennifer Nez Denedtal, professeure associée à l'Université du Nouveau Mexique et membre de la Commission des droits humains Navajo le répète: “Il est fondamental de reconnaître la diversité des genres dans la société Navajo. Et en ce sens, le Diné Marriage Act est une violation des droits humains et des droits civils.”

Pour Alray, le rejet de ces différences entraîne, en cascade, d'autres drames. “C'est une des raisons pour lesquelles le taux de suicide chez les jeunes Navajo est si élevé (le plus élevé de tous les groupes sociaux aux Etats-Unis), et, indirectement, une des nombreuses causes des violences domestiques, des viols, de tout ce qui arrive aux femmes.”

La femme: le grand pilier de la vie sentimentale, spirituelle et politique d'Alray Nelson. Elevé par sa grand-mère, sur la réserve, à la lueur de la lampe à gaz, attaché aux rituels et cérémonies de guérison tribales, il rappelle l'orientation matriarcale de la société Navajo. La femme est à la tête du foyer. La femme transmet les traditions oralement, de générations en générations. Et Alray se bat désormais pour qu'une femme soit... Présidente des Etats-Unis d'Amérique.

“Hillary est la seule candidate qui comprend les besoins des natifs américains. La seule qui sera digne de succéder à Obama”, confie Alray qui, au printemps, par son activisme et son entregent, a été propulsé coordinateur de campagne pour Hillary auprès des tribus indiennes du Nouveau-Mexique.

A Espanola, sur la route entre Santa Fe et Taos (NM), l'enseigne délabrée de ce motel rend un hommage modeste à l'immense héritage indien dans l'Etat du Nouveau-Mexique.

Tout n'a pas toujours été si flamboyant dans sa vie. Il y a quelques années, Alray a dérapé. Comme nombre de ses pairs, il est tombé dans les pièges de l'alcool et de la drogue. Mal dans sa peau, il a inventé des menaces et des agressions à son encontre pour dénoncer la persécution envers les homosexuels. Après avoir plaidé coupable et gradué de l'Université d'Albuquerque, il s'est désormais racheté une réputation.

Brennen et Alray, ensemble depuis six ans, pourraient se marier en une heure. Un certificat à l'Office d'Etat civil de Gallup, juridiction hors de la réserve, suffirait. Mais ils ont fait de leur amour un combat pour leurs valeurs ancestrales et pour les autres. “Grâce à notre coming-out et notre militantisme, les jeunes dans notre cas sauront qu'ils ne font pas fausse route. Vous verrez, bientôt, le mariage gay sera reconnu au sein de la nation Navajo.”

A gauche: un petit centre commercial, comme abandonné, sur la route entre Albuquerque et Gallup (NM). A droite, en haut: une réserve indienne dans la banlieue d'Abuquerque. En bas: de l'art indien dans les rues de Santa Fe.

Carnet de route

Sly, le vagabond connecté

Sous ce cagnard à mourir, Santa Fe paraît encore plus éternelle. Elle est l'étape quasi-finale du Camino Real, un grand axe commercial entre Mexico City et le Nouveau-Mexique, empruntée par les colonisateurs espagnols dès le XVIe siècle.

Aujourd'hui, se mêlant aux touristes du centre-ville, on y croise quelques clandestins attendant du travail au bord de la route. Et puis, Sly, ce vagabond sympathique, rejeton de la crise économique de 2009 ayant fui le Queens, New York, et fait voeu d'itinérance, sans doute pour échapper à la folie.

Il est éduqué et connecté, Sly. Il a son opinion sur Trump, Bernie Sanders, Obama, Clinton (voir vidéo). "Pour l'instant, je reste ici parce que la municipalité nous tolère. On nous sert des repas trois fois par semaine." Devant l'Eglise de la Guadalupe, il se met à l'ombre, recharge les batteries de son smartphone et monte le son de sa chaîne stéréo portable. "Tiens-moi au jus quand tu publies ton histoire. Je suis sur Facebook"

Sly

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"C'est un combat de clowns"

Il y aura des buffles paissant dans les vaste plaines. Un curieux village d'habitations écologiques faites de matériaux recyclés sur le haut-plateau désertique de Taos (NM) qu'on appelle les Earthships (www.earthship.com). Il y aura, plus loin, de petites villes fantômes comme Raton, encore pétrifiées par les fermetures de mines et de centrales à charbon imposées par Barack Obama. A Espanola, dans un fast food planté au milieu du désert, qui n'invite pas à s'arrêter mais ordonne (Stop & Eat), Everett Guinn ne se contentera pas de nous servir des frites (voir vidéo).

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"Je voterai libertarien parce que j'en ai marre du système bipartisan"

D'Albuquerque (NM) à Colorado Springs (CO), on ne change pas d'Etat, on change tout simplement de planète, au gré d'une tempête de neige historique en plein mois d'avril. Mais à la sortie de cette purée, le débat promet d'être bouillant: le droit à l'avortement divise deux Eglises. Nous avons rendez-vous avec leurs ambassadeurs, l'un pro-life (contre l'avortement) Joseph Martone, l'autre pro-choice (en faveur du libre-choix de la femme), la Révérande Nori Rost.

3/10 Le droit à l'avortement

A Colorado Springs, le choc des Eglises révèle deux Amériques: puritaine et progressiste

A quelques mètres de la clinique Planned Parenthood de Colorado Springs, des membres du groupe "Respect life" du diocèse catholique, ici Joseph Martone (à gauche) et Daniel Ender, offrent leurs prières en même temps qu'ils essaient de dissuader les candidates à l'avortement de passer à l'acte.

Rien n'arrêtera Joseph Martone et ses chapelets. Pas même le vent mordant déboulant en saccades sur Centennial Boulevard, Colorado Springs, surplus d'une improbable tempête de neige en plein mois d'avril. A quelques mètres de la clinique Planned Parenthood (planning familial), lui et son complice du jour, Daniel, prient en silence derrière un éventail de pancartes aux slogans catégoriques: “Ayez confiance en Dieu. Arrêtez les avortements”, “Dieu est mort pour vos péchés. Rien ne sert d'assassiner votre bébé pour vous les faire pardonner.”

"Dieu est mort pour vos péchés. Rien ne sert d'assassiner votre bébé pour vous les faire pardonner."

Les deux sexagénaires sont membres du groupe Respect life du diocèse catholique, qui se réunit ici jusqu'à deux fois par semaine pour une veillée militante où l'on dessine aussi des croix avec du sel sur le macadam. “Une pour les bébés que l'on tue à longueur de semaines. Trois pour les victimes de la fusillade”, récite Joseph.

Le 27 Novembre 2015, un détraqué pénétrait dans la clinique et ferraillait à qui mieux-mieux: trois morts et neufs blessés. En se rendant, Robert Lewis Dear. Jr. s'auto-qualifiait de “combattant des bébés”. Au cours du procès, il traitait Barack Obama d'“Antéchrist”. Joseph Martone se distancie vivement des revendications du meurtrier. Il n'empêche: la tragédie rappelle la nature on ne peut plus polarisante du débat sur l'avortement aux Etats-Unis, plus encore en année de campagne présidentielle.

Le droit d'avorter, qui est une disposition constitutionnelle depuis 1973 (Roe vs Wade), n'a jamais été aussi menacé que durant cette année de campagne présidentielle. Tous les prétendants républicains, sans exception, ont annoncé vouloir interdire l'avortement. Hillary Clinton, Démocrate, le défend. Dans l'intervalle, de nombreux Etats votent des législations très restrictives.

La Cour Suprême a invalidé, fin juin, une loi votée par le Texas (Whole Woman's Health v. Hellerstedt). Le texte exigeait des cliniques prodiguant des avortements qu'elles répondent aux standards des centres de chirurgie ambulatoire et que le docteur pratiquant une I.V.G ait un “privilège d'admission” dans un hôpital voisin (c'est-à-dire soit en mesure de décider de l'hospitalisation de la patiente en cas de complication), objectifs souvent inatteignables et aboutissant à la fermeture de cliniques comme Planned Parenthood, trente en deux ans au Texas.

Des lois similaires sont toujours en vigueur dans vingt-sept Etats. Le Mississippi, le Missouri et le Dakota du Nord par exemple, n'ont plus qu'une clinique ouverte chacun. “Il faut défendre la vie, de la conception naturelle à la mort naturelle. A tout prix. Même en cas de viol ou d'inceste”, récite Joseph Martone, alors que dans le camp opposé on dénonce une stratégie minutieusement mise en place par les conservateurs depuis des décennies pour saper un droit fondamental, au mieux en rendant l'avortement illégal, au pire, en le rendant indisponible. Ce qui pousse les candidates vers de dangereux avortements “faits-maison”.

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Rencontre avec un pro-life et une pro-choice

A l'opposé de l'approche moraliste de Joseph Martone et de l'Eglise catholique en général, dénonçant "l'industrie des avortements", pestant sur la distribution intempestive de préservatifs par Planned Parenthood et considérant l'éducation sexuelle comme un blasphème, d'autres paroisses pensent au contraire que la contraception et l'éducation sexuelle sont la voie à suivre.

Nori Rost, révérande de l'Eglise All Souls Universalit Unitarian Church

Pas loin du centre ville, dans une bâtisse qu'on dirait en pain d'épices type “Hansel et Gretel” sur laquelle flotte un drapeau gay arc-en-ciel, la Révérande Nori Rost, se prépare pour le culte du samedi en accueillant les paroissiens, “des athées, des Bouddhistes, des Républicains, des Démocrates”, énumère-t- elle fièrement. C'est le fondement de l'Eglise All Souls Universalist Unitarian Church, un mouvement né de la fusion des Universalistes et Unitaristes ayant émergé au cours de la Réforme protestante en Europe de l'Est : “Quelle que soit votre race, genre, classe sociale, orientation sexuelle, nous vous accueillons.”

Nori Rost avait publiquement défendu Planned Parenthood et la vocation de ces cliniques dans un sermon qui a fait grand bruit après la fusillade. Aucune ambiguité dans sa position: “Un zygote est un zygote (nom scientifique donné à l'oeuf fécondé, la cellule vivante non divisée). Sa possibilité de devenir une personne vivante ne doit pas remplacer le droit d'une femme à être maîtresse de ses choix.”

All Souls Universalist Unitarian Church, rappelle la Révérande, est à l'origine d'un programme “complet et très explicite” d'éducation sexuelle dans les écoles, commençant au grade de l'école enfantine et connaissant un succès particulièrement important en junior high school (entre douze et quinze ans)La curiosité sexuelle est inhérente à l'être humain. Il faut prendre en compte les changements hormonaux chez les adolescents. C'est la meilleure façon de leur apprendre à éviter de tomber enceinte et ne pas contracter des maladies sexuellement transmissibles”, milite-t-on au sein de cette paroisse d'un autre genre.

"J'ai vu tellement de jeunes femmes se moquer de moi en entrant dans la clinique et en ressortir totalement meurtries"

A quelques kilomètres de là, au bord de la grand-route, Joseph Martone plie ses pancartes et range son chapelet dans un froid polaire. Il ne baissera pavillon que temporairement: “J'ai vu tellement de jeunes femmes se moquer de moi en entrant dans la clinique et ressortir complètement meurtries. Savez-vous que la maman d'Andrea Bocelli voulair avorter? Aujourd'hui, Bocelli est bien vivant. Et c'est un génie.”

Joseph Martone dessine des croix avec du sel devant la clinique Planned Parenthood de Colorado Springs, "trois pour les victimes de la récente fusillade, une pour tous les bébés que l'on assassine ici."

Sur le web

4/10 LIBERALISATION DE LA MARIJUANA

Le pétard pour tous et la machine a cash

iBake ouvre à midi. Et à midi vingt, on frôle déjà l'asphyxie dans ce fumoir de la banlieue de Denver, populaire toute l'année mais littéralement pris d'assaut pour le “420”, retentissante kermesse de la marijuana ayant lieu les 20, 21 et 22 avril tous les ans.

Qu'on soit Démocrate ou Républicain, fan de Trump ou pro-Hillary, évangélique, athée ou agnostique, il y a longtemps que dans le Colorado le cannabis a mis tout le monde d'accord. Depuis sa libéralisation totale, pour usage médical et récréatif, en janvier 2014, on l'achète et on le consomme sous toutes ses formes: pétards classiques, comestibles sophistiqués (bonbons, barres de céréales, caramels, chewing gums, pizza), résines stratosphériques (jusqu'à 90% de THC).

"Bernie Sanders a compris que la guerre contre la drogue est un échec."

Au bout d'une pipe à eau qu'il partage avec sa jeune épouse Haleigh, Salvador Aguilar, Cubain d'origine, venu du Kansas pour le week-end, est un inconditionnel de Bernie Sanders: “Il a compris que la guerre contre la drogue est un échec politique et il milite pour un usage médical de la marijuana. Je souffre d'insomnies épouvantables et la marijuana m'aide énormément comme elle aide la plupart des consommateurs.” S'il ne restait qu'Hillary en course, il lui préférerait...Trump, en revanche.

La ruée vers l'or vert

C'est une intitiative populaire à la mode helvétique qui est à l'origine de la révolution verte aux USA. En acceptant l'amendement 64 de la Constitution de l'Etat du Colorado, 55% des votants ont plébiscité la culture, la vente et la consommation de marijuana pour les plus de vingt-et-un an dans un cadre très réglementé. L'Etat de Washington (Seattle), puis, peu de temps après, l'Oregon, l'Alaska et Washington D.C. ont suivi. Le Nevada, la Californie, l'Arizona, le Maine devraient passer des lois similaires en 2016.

L'administration Obama a émis un mémorandum à l'attention des procureurs américains s'engageant à ne pas poursuivre les activités liées au commerce de la marijuana dans les Etats ayant légalisé mais formellement, elle est toujours considérée comme une drogue illégale sur le plan fédéral, rendant la concurrence et le trafic entre Etats voisins problématiques.

En haut à gauche et en bas: dans les immenses entrepôts de Medicine Man d'où sortent chaque jour 5 kilos de marijuana en sachets prêts à la consommation, le rêve américain de la famille Williams a l'odeur de l'herbe et le goût du cash. En haut à droite: chez iBake, un fumoir réservé aux membres où l'on plane dès midi.

L'enjeu est donc de savoir ce que la prochaine administration décidera. Hillary Clinton, pas totalement progressiste sur la question s'est néanmoins prononcée en faveur de ces “laboratoires de la démocratie”, référence auxs Etats pionniers, mais insiste sur le besoin urgent d'études scientifiques pour mieux cerner les bénéfices et les dangers liés au cannabis. Son élection pourrait précipiter la requalification de la marijuana de “catégorie I” (héroine, LSD, ecstasy) à “catégorie II” (cocaine, morphine, ritaline), maintes fois repoussée par la Drug Enforcement Agency (DEA).

En attendant, comme toujours lorsque l'Amérique entrepreneuriale se lance dans une nouvelle conquête, celle de l'or vert offre déjà son lot de success stories. Parmi les 900 “dispensaires” (point de vente ou/et de culture de marijuana) que compte le Colorado, soit davantage que de Starbucks ou de McDonalds, Medicine Man est un exemple authentique et saillant de ce marché juteux.

Sally Williams, entrepreneuse du cannabis, ayant fondé Medicine Man avec ses deux frères Pete et Andy.

Fondée par trois frères et soeurs, Pete, Andy et Sally Williams grâce à un coup de pouce de 600 000 dollars de leur maman pour l'investissement initial, la compagnie, fondée en 2010, alors que l'utilisation thérapeutique de la marijuana était déjà légale, a doublé son chiffre d'affaires chaque année pour atteindre 16 millions de dollars actuellement.

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Interview de Sally Williams, de Medicine Man

“Mon frère Pete cultivait dans sa cave. Il faisait plus de 100 000 dollars tout seul. Lorsque le marché s'est ouvert, avec mon frère Andy, ingénieur en systèmes industriels, nous avons pensé qu'il y avait un vrai potentiel”, raconte Sally dans son petit bureau qui jouxte l'immense plantation de 2000 mètres carrés d'où sortent 5 kilos de cannabis prêts à la vente en petits sachets chaque jour.

Des lignées de lampes fluorescentes, des chambres de floraison gérées par des serveurs informatiques de haute technologie, des écrans de contrôles et des caméras de sécurité partout: on est loin du petit artisanat et du fumeur de joint en sandales. Cette vocation industrielle se traduit déjà par les chiffres dans le Colorado.

Tous produits confondus, les ventes ont atteint la somme record de 996 millions de dollars en 2015 (350 millions en 2014). Sur ce quasi-milliard, 135 millions de recettes de taxes ont alimenté les caisses de l'Etat qui en a assigné 35 millions à la construction de bâtiments scolaires. Sally Williams s'en félicite en même temps qu'elle relève l'hypocrisie du système: “Il n'y a pas si longtemps, toutes nos transactions se faisaient en cash parce qu'aucune banque ne voulait de l'argent de la marijuana... Les choses sont en train de changer.”

Chez Medicine Man, les "budtenders" (barmen de marijuana) orientent les clients vers le cannabis qui leur conviendra le mieux, Sativa ou Indica selon les sensibilités et les besoins, à fumer ou à ingérer (bonbons, chewing gums), à usage médical ou récréatif.

Il en va de même s'agissant des craintes liées à l'influence de la substance sur les mineurs. Alors que les plus conservateurs prédisaient une augmentation de la consommation chez les jeunes suite à la libéralisation, la première étude fiable sur la question vient de sortir, réalisée par le Département de la Santé publique et de l'environnement du Colorado auprès de 17 000 jeunes: il en ressort que 21% des adolescents interrogés avaient consommé de la marijuana dans les 30 jours. Un chiffre dans la moyenne nationale et légèrement inférieur au résultat de la même étude en 2009.

Sur le web

Ferguson, Missouri.

5/10 Le conflit racial

A Ferguson, Missouri, l'équilibre fragile de la communauté afro-américaine

“West Florissant Avenue” est d'abord une imposture par son nom. Rien ici n'a les traits de la prospérité. Un Taco Bell, quelques car wash et des églises, pas mal d'éclopés errant entre des commerces aux murs effrités. C'est exactement là, devant le Market and Liquor Store, qu'une des plus grandes révoltes civiles américaines de ces cinquante dernières années s'est amorcée, le 9 août 2014.

Michael Brown décède sous les coups de feu. Pas un. Pas cinq. Pas dix. Douze coups de feu.

Après avoir volé un paquet de cigarillos, Michael Brown, 18 ans, un enfant du quartier, est intercepté par l'agent Darren Wilson. Il prend la fuite. Un long affrontement s'ensuit, dont le récit est aujourd'hui encore controversé. Michael Brown décède sous les coups de feu. Pas un. Pas cinq. Pas dix. Douze coups de feu.

Brown est Noir. Wilson est Blanc. Après des affaires similaires en Floride, dans l'Ohio, en Californie, l'affaire Ferguson devient l'emblème d'un conflit racial très loin d'être résolu aux Etats-Unis. Le mouvement #BlackLivesMatter (Les vies noires comptes), né quelque temps auparavant et dénonçant la violence policière envers la minorité afro-américaine retentit à travers tout le pays.

Deux ans après les émeutes violentes, c'est le calme plat dans les rues. Mais pas dans les tripes. En face du Liquor Store, devant le Barber Shop où Michael Brown était un client régulier, Thomas Bradley, dégaine de bad boy et dents du bas en or, a une lecture fataliste des événements: “Rien n'a vraiment changé en termes de discrimination et de violence policière. Peut-être que les choses évolueront avec le nouveau commissaire noir qui vient d'être nommé. On attend de voir, mais je crois qu'il faudra quelques condamnations de policiers devant la justice pour calmer les esprits.” Hillary Clinton a les faveurs de Thomas: “Elle est la seule en lice qui comprend notre situation et nos préoccupations.”

Thomas Bradley (ici avec un client du quartier) était le barbier de Michael Brown.
"Ici, si tu es Noir, bâti comme moi où habillé comme lui, la police va t'arrêter et contrôler ton identité "

Justin, une armoire à glace croisé un peu plus loin sur le trottoir croit constater une petite trêve policière mais parie que le délit de faciès recommencera: “Ici, si tu es Noir, bien bâti comme moi où habillé comme lui (pointant un autre Noir en training et sandales), la police va t'arrêter et contrôler ton identité.” Justin a toujours été en règle. Et il se considère chanceux parce qu'il a un travail.

Vidéo

Le racisme ordinaire, raconté par les habitants de Ferguson

Quelles perspectives professionnelles ? Quel espoir d'une vie décente? C'est une des grandes questions au coeur du débat racial à Ferguson. Petite municipalité de 21 000 habitants en banlieue de St-Louis, un des chaînons de la “Rust Belt” (ceinture de rouille) - le nom de la région nord-est américaine qui a fait les grandes années de l'industrie lourde et de la métallurgie – Ferguson a connu une transition sociale et structurelle conséquente en à peine une génération.

Historiquement, l'agglomération est une des zone où la ségrégation raciale est la plus manifeste des Etats-Unis. Dans les années quarante, des plans de zone très restrictifs empêchaient les Noirs de s'installer dans les jolies villes de banlieue. En 1980, à Ferguson, 85% de la population était blanche. Puis, à mesure que les cols bleus et la classe moyenne supérieure a déménagé dans des zones plus huppées, les familles afro-américaines à la recherche de meilleures écoles se sont installées. Aujourd'hui, 67,4% de la population de Ferguson est Noire.

L’explosion des inégalités a-elle au fil des ans transformé Ferguson en poudrière? Tous les afro-américains interrogés ne font pas une généralité du cas Michael Brown. Junior McKeen, croisé vers la déchetterie de Canfield Drive, à deux pas du lieu où la victime gisait, est “Chrétien et Républicain”. Pour lui, “c'est la jeune génération qui a un problème avec les forces de l'ordre. Moi, je n'ai pas de problème. Je crois que l'officier Wilson n'est pas intervenu avec l'intention de tuer. Si je m'étais senti menacé, j'aurais tiré aussi, jusqu’à ce qu'il soit immobile.”

Le long de West Florissant Avenue, où se sont déroulées les émeutes raciales d'août 2014, un ouvrier électricien raconte son quotidien de Noir au contact de policiers blancs. Entre les car-wash, les églises et les magasins délabrés, plantée dans un jardin: une invitation à "cesser de s'entretuer".

Une enquête du Department fédéral de la Justice sur le fonctionnement de la police et du sytème judiciaire à Ferguson prouve néanmoins à quel point le racisme est institutionnalisé: 50 officiers blancs et trois noirs dans la police municipale. Les afro-américains comptaient pour 93% des arrestations entre 2012 et 2014. Lesquels font aussi l’objet de menaces généralisées d’arrestation en cas de rappel pour une amende et servent parfois des temps de prison pour une apparition manquée à la cour.

"Trump a tort. Ce n'est pas la ville la plus dangereuse des Etats-Unis. Nous avons une vie de communauté. Les enfants jouent dans la rue et dans les parcs."

Le nouveau commissaire afro-américain, Delrish Moss, a annoncé son intention de bâtir une police de proximité. Aller à la rencontre des jeunes dans la rue. Et, en avril 2015, une élection historique a vu l’entrée de trois Noirs au City Council (exécutif communal) dont Ella Jone que nous retrouvons à la mairie.

“Quiconque ne voit pas que l’Amérique a encore un gros problème de racisme est un imbécile. Ici, à Ferguson, on panse les plaies. On se reconstruit. Contrairement à ce que Trump déclarait, ce n’est pas la ville la plus dangereuse des Etats-Unis. Nous avons une vie de communauté. Les enfants jouent dans la rue et dans les parcs.” Sa voix à elle aussi ira à Hillary Clinton.

Le jour de notre rencontre, le verdict du procès d’Edward Nero, le policier blanc ayant tué l’afro-américain Freddie Gray à Baltimore tombait: non coupable. Darren Wilson, lui, n’a même pas été inculpé par le grand jury. A ce rythme,“West Florissant” deviendra lentement le Boulevard des désillusions.

Sur le web

6/10 Le contrôle des armes

DINGUES DE FLINGUES

Stands de hot dogs, musique country et débauche d'artillerie. Le centre de congrès de Louisville, Kentucky, qui accueille la Convention nationale de la NRA (National Rifle Association), est le carrefour de deux Amériques: grossière et splendide.

70 000 personnes défileront dans ces allées au cours du week-end, supporters impénitents du Deuxième Amendement. Aux Etats-Unis, posséder une arme, pratiquement sans aucune restriction, du Colt discret au fusil à pompe en passant par le semi-automatique type AK-47, est un droit constitutionnel. Il y a 310 millions d'armes à feu en circulation dans le pays, une par habitant.

La vidéo

Le reportage à la Convention nationale de la NRA (National Rifle Association)

La convention de la NRA, c'est la célébration de ce privilège. Mais hors les murs, le coût est élevé. Les armes à feu tuent 30 000 personnes par an (dont 20 000 par suicide) en Amérique. Une déclaration qui offusque Ben et Eric, deux copains, bien nourris, dans la vingtaine, venus tout droit du Wisconsin, à neuf heures de route, pour cette grand-messe. “Ce ne sont pas les armes qui tuent. Ce sont les gens mal-intentionnés. Comment ce fusil, là-bas, pourrait-il se lever et descendre quelqu'un?” Rire rustre, quasi-indigne quand on pense à quel rythme les Américains s’entretuent.

La fusillade d'Orlando, au début de l'été, qui a fait 49 morts dans une boite gay, n'est que la plus récente d'une très longue série. Virginia Tech, 2007, 32 morts. Newtown, 2012, 27 morts. San Bernardino, 2015, 14 morts. Columbine, 1999, 13 morts. Pour ne citer que les plus illustres.

A chaque fois, l'opinion publique se renverse. Selon un récent sondage, 92% des Américains veulent un meilleur contrôle de l'accès aux armes. Mais les tentatives politiques, majoritairement Démocrates échouent devant le Congrès, face au bloc Républicain et le surpuissant lobby des armes qui dépense sept fois plus que sa contrepartie (soit 30 millions en 2013 et 2014) pour la diffusion de son message, parfois en payant directement des élus. Quant à l’industrie des armes, elle représente 260 000 emplois directs et indirects et un impact global sur l'économie américaine de 43 milliards de dollars annuellement, selon les chiffres de la National Sport Shooting Foundation (NSSF).

Dans le grand hall où s'entrecroisent acheteurs compulsifs, représentants, militants trumpistes, figures du Far-West et jolies petites familles, il y a Sarah et Nick. Avec leur fille Eva, 8 ans, qui participe à sa troisième foire aux armes (“gun shows”). Le couple a gagné un fusil à 2000 dollars à la tombola ce matin. Nick est armé. Comme tous les jours. Un .380 et un 9mm.

Ben et Eric, à l'entrée de la Convention de la NRA. Ils ont conduit neuf heures depuis le Wisconsin pour assister à la grand-messe des armes.

Sur les armes, leurs discours est modéré mais intransigeant: “Posséder une arme est une question d'éducation et de comportement approprié. C'est comme conduire une voiture. Nous apprenons aussi à notre fille à se comporter si elle tombe accidentellement sur une arme.” Politiquement, les deux voteront Trump, “qui est loin d'être parfait, qui a fait des déclarations qui nous ont fâchés mais qui, comme tous les chefs d'Etats, saura bien s'entourer une fois élu et dirigera le pays comme il l'a fait pour ses entreprises.”

Nick est un père de famille manifestement très civilisé. Ce n'était évidemment pas le cas d'Omar Mateen (le tueur d'Orlando), d'Adam Lanza (Newtown), ou de Seung-Hui Cho (Virginia Tech), qui, en dépit de leur instabilité mentale ou de leurs antécédents ont pu se procurer des armes semi-automatiques pour commettre leurs atrocités.

A quelques pas du centre de congrès de Louisville (KY) où se déroule la Convention annuelle de la NRA, quelques "trumpistes" hurlent dans un mégaphone à la gloire de leur héros: "Enfin quelqu'un qui a des couilles."

L'Amérique a, un temps, interdit la vente de fusils d'assaults (de 1994 a 2004) mais une mesure similaire n'a jamais repassé la rampe depuis. Le législateur essaie d'améliorer le système de “backround checks” (le contrôles d’antécédents) défaillant exécuté à chaque demande d'acquisition d'une arme.

Mais en dépit de leur troubles mentaux, de leur passé criminel ou d'investigations en cours, les auteurs de seize des plus récentes fusillades de masse aux Etats-Unis (au moins 4 blessés ou morts) ont tous pu se procurer au moins une arme, révélait le New York Times en juin. Parfois, à défaut d'une inculpation en cours. Parfois en échappant au contrôle grâce à des ventes privées ou lors d'achat dans les foires aux armes.

Parmi les 800 000 personnes figurant sur la “terror watchlist” du FBI (liste de personnes soupçonnées d'être en lien avec une organisation terroriste) selon un décompte de septembre 2014 , la plupart non-Américains, dont 64 000 sont interdites de vols commerciaux vers ou au départ des Etats-Unis, 2230 individus ont fait une demande d'arme entre 2004 et 2014. Or, seulement 190 de ces demandes ont été déclinées, faute d'autres facteurs disqualifiants, convictions, traffic de drogue, problèmes mentaux avérés pour les autres cas.

Dans les allées bondées du Centre de congrès de Louisville où plus de 70 000 personnes défileront au cours du week-end, on croise des familles qui font leur emplettes, de nombreux supporters de Donald Trump et... Kris "Tanto" Paronto en séance de dédicace (en bas à gauche). Il est un des héros ayant combattu les terroristes lors de l'attaque du complexe américain à Benghazi, en Lybie, en septembre 2012.

Pour Ben et Eric, c'est clair: “Il n'y a aucun moyen d'empêcher les déséquilibrés d'avoir accès à une arme. Les criminels sont des criminels. Dès lors, la meilleure défense, c'est l'attaque. Laissez les Américains s'armer et se défendre.” Il semblerait que cet appel soit largement suivi. Après chaque tuerie de masse, les ventes d'armes à feu aux Etats-Unis prennent l'ascenseur.

Sur le web

Architecture "art déco", chaleur torride et effluves de cigares: au-delà des clichés, Miami est vraiment un épicentre de la culture cubaine et, plus globalement de la communauté latino aux Etats-Unis, dont le vote pour les élections présidentielle est traditionnellement républicain (W. Bush a gagné deux fois en Floride). Mais des études du Pew Research Institute montrent un renversement de tendance.

7/10 Le vote hispanique

TOUS A la pêche aux Latinos!

Plus cubain, tu meurs. Le Café Versailles, iconique établissement bordant l'interminable boulevard Calle Ocho de Miami, est le carrefour des anti-castristes, des politiciens et des journalistes. L’aorte de Little Havana.

La Floride a la plus important concentration de Latinos après la Californie et le Texas

Comme cette adresse, la Floride est un passage obligé pour les candidats à la Présidence des Etats-Unis. Un “swing-state”, ballotant entre Démocrate et Républicain au gré du vote de la communauté hispanique croissante, 4,8 millions en 2014, soit 18% de l’électorat, la troisième plus importante concentration de Latinos après la Californie et le Texas.

Avec ses commentaires racistes (surtout envers les Mexicains) et son plan de déportation de 11 millions de sans-papiers, Donald Trump a fâché pas mal d’immigrés. Mais pas forcément les Cubains, qui votent traditionnellement républicain. Et qui sont parfois eux-mêmes des modèles de xénophobie.

“Talk to the journalist! He wants to know about the fucking Muslims in this country” (Parlez au journaliste. Il veut en savoir plus sur ces putains de Musulmans dans notre pays) improvise Armando* (nom connu de la rédaction), un chirurgien et notable de Miami qui souhaite taire son nom, en nous présentant à ses copains attablés pour le café.

L’un d’eux recadre d’emblée le débat. “Ne mélangez pas le vote Cubain et le vote Latino. Ici, vous ne trouverez que des Cubains comme nous, conservateurs, élevés sous les régime Castro”, détaille Julio Sixto, 53 ans, arrivé à l’âge de 11 ans, dans une grande vague d'immigration qui a précédé les boatlifts de Mariel. Il pense que “même les jeunes Cubains voteront Trump parce qu’ils réalisent que 3% de croissance économique par an, c’est si mauvais que ça en est historique. C’est Obama le responsable.”

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"Trump est plus important que le Pape"

Le vote Latino est depuis longtemps un point stratégique du calendrier politique. A la faveur des Républicains en 2004, ayant permis l’élection de Georges W. Bush (44%), il a viré démocrate en 2008 et 2012 pour élire Obama. L’échec de Mitt Romney en 2008, qui n'avait récolté que 27% des voix hispaniques, a traumatisé le “Grand Vieux Parti” qui a cette année tenté de miser sur Marco Rubio et Ted Cruz, fils d'immigrés cubains, mais dont les candidatures se sont vite essoufflées.

Donald Trump remporte-t-il aussi les sondages un peu plus loin sur la grand-rue? Au Maximo Gomez Park, tout rappelle la Havane, qui n'est qu'à 150 miles. La moiteur. La musique. Les effluves de cigares. Et le bruit des dominos qu'on jette sur les tables de jeu autour desquelles se rassemblent des vieillards et des sans-emplois. Ryan Rodriguez, ici depuis 50 ans, met deux choses au crédit de Barack Obama: “Le rétablissement des relations avec Cuba. Et le système d'assurance-santé pour tous, Obamacare.” Mais il croit dur comme fer que “Trump va ramener l'économie américaine sur les rails.”

Un autre renchérit: “Les gens voient Hillary comme une continuation d'Obama, c'est-a-dire faible en matière de sécurité, face à ISIS. La force des Démocrates, c'est qu'ils font croire aux gens mal informés que les Républicains vont leur enlever leurs acquis sociaux, les food stamps (bons repas) et les aides sociales.”

A quelques exceptions près, Little Havana semble donc unanimement pro-Trump. Mais ce pourrait bien être un mirage. Le quartier n'est pas représentatif du vote latino dans le reste de la ville et de la Floride. Si les Cubains composaient encore la moitié de la communauté hispanique en 1990, ils n'en forment désormais plus que le tiers. Les Nicaraguayens, les Costa Ricains, les Mexicains, que nous avons croisé soutiennent majoritairement Hillary Clinton.

Au Maximo Gomez Park

Le profil de l'électorat latino a aussi changé cette dernière décennie, selon le Pew Research Institute qui a identifié l'année 2008 comme le tournant où davantage d'Hispaniques étaient enregistrés auprès du parti démocrate que du parti républicain. Cette année, le nombre de votants Démocrates dans l'Etat de Floride a surpassé le nombre de Républicains. Et les Hispaniques y ont pesé pour 88%.

L'enjeu est désormais d'amener tous ces gens aux urnes. En 2012, 48% seulement des Latinos avaient voté. Face aux excès de Trump, plusieurs organisations latinos se sont mobilisées pour faire voter un maximum des 27 millions de votants hispaniques contre Trump. Au printemps, le New York Times relevait que la rhétorique raciste de Trump avait eu pour effet de multiplier les procédures de naturalisations des hispaniques souhaitant barrer la route au milliardaire new yorkais. D’après une récente enquête publiée par le Washington Post et la chaîne hispanophone Univision, 80 % des électeurs latinos ont une opinion défavorable de Donald Trump.

En haut: sur Calle Ocho (8e rue) à Little Havana, un magasin de cigares cubains, un marché aux fruits et légumes et des joueurs de domino. En bas: Miami Beach.

C’était le cas de Jessica Fernandez, Présidente des jeunes républicains de Miami, qui déclarait il y a à peine trois mois vouloir reconsidérer son engagement politique si Trump devait être le candidat de son parti. Face au fait accompli, au lendemain du Congrès d’investiture de Cleveland auquel elle a assisté, la jeune politicienne montante fait volte-face lorsque nous l’interrogeons.

“Trump a tenu un discours de Président, prônant non seulement un retour à l’ordre et à la sécurité mais s'engageant pour une égalité de traitement entre hommes et femmes et un soutien à la communauté LGBT. Je le soutiens pleinement. C’est d’un homme comme cela dont l’Amérique a besoin, qui ne plie pas devant la première menace. Je suis une femme, jeune, Hispanique, conservative. Je suis le prochain chapitre de ce parti.” Combien de Latinos cette nouvelle posture convaincra-t-elle?

Dans les locaux de Daetwyler à Huntersville, banlieue de Charlotte (NC), un drapeau suisse et, au fond, une photo de Cervin, rappellent les origines de la compagnie qui a lancé une filière d'apprentissage aux Etats-Unis voilà vingt ans.

8/10 L'apprentissage à la mode helvétique

Charlotte est plus connue pour ses courses de NASCAR, son équipe de NFL (les Carolina Panthers), et pour abriter le siège social de la Bank of America. Mais cette charmante ville de Caroline du Nord à l'ambiance quasi-méditéranéenne, offre à l'Amérique un autre atout insoupçonné: une filière d'apprentissage à la mode helvétique.

"Je ne me sentais pas de partir à l'Université. J'aimais l'idée d'être payé. Et je voulais faire quelque-chose de mains"

Sous les feuillus fournis de Reese Boulevard, en banlieue (Huntersville): l'enseigne Daetwyler Plaza en grosses lettres oranges indique le chemin vers un vaste bâtiment vitré où nous attend Caleb. Ce jeune Américain de vingt ans est en troisième année d'apprentissage au sein du groupe d'ingénierie de précision, fondé à Langenthal (BE). Il explique son choix ainsi: “Je ne me sentais pas de partir à l'Université. J'aimais l'idée d'être payé. Et je voulais faire quelque-chose de mes mains.”

Les apprentis américains

Etalé sur quatre ans, le programme prévoit des demi-journées de formation en entreprise et des demi-journées de cours en collège technique la première année. Puis, quatre jours de travail par semaine et un jour de cours les trois années suivantes. La routine, pour qui est familier de la formation duale helvétique. Mais une exception aux Etats-Unis, comme le rappelle Walter Siegenthaler, directeur des activités américaines de Daetwyler: “En Suisse, 65% des jeunes qui entreprennent une formation de degré secondaire II se tournent vers l'apprentissage. Aux Etats-Unis, 0.2% de la force de travail seulement est issu de l'apprentissage.”

Le programme a démarré modestement voilà vingt-cinq ans lorsque Daetwyler et Blum, une autre société d'ingénierie, se retrouvèrent, en même temps, confrontées à des problèmes de recrutement de main d'oeuvre pour leurs activités de service et de maintenance et décidèrent de former leurs ouvriers elles-mêmes. Baptisé Apprenticeship 2000, le programme regroupe désormais six partenaires industriels et offre aux apprentis un cursus technique aboutissant à un diplôme de mécatronicien associé reconnu sur le plan national.

Aux Etats-Unis, la filière d'apprentissage commence à connaître un certain soutien de la classe politique. Le vice-président Joe Biden et son épouse Jill, enseignante dans une école professionnelle de Washington, se sont plusieurs fois, publiquement, dits impressionnés par le modèle suisse. Barack Obama annonçait l'an dernier un investissement de 90 millions de dollars dans des partenariats public-privé pour créer 34 000 nouvelles places d'apprentissage.

L'an dernier, Johann Schneider-Ammann était reçu à la Maison Blanche pour exposer les mérites de l'apprentissage aux Secrétaires au commerce et au travail avec qui il signa un accord de coopération. Et le lendemain de notre rencontre, Walter Siegenthaler s'en allait pour Washington rencontrer des membres du Congrès, responsables de ressources humaines de grandes entreprises et des groupes d'investisseurs. “L'ambassade de Suisse à Washington nous aide beaucoup dans ces contacts.”

Dans son Agenda pour l'innovation et la technologie, Hillary Clinton assure pouvoir augmenter le PIB américain de 1,6% (500 millions de dollars) grâce à une diversification de la main d'oeuvre technologique, en offrant de meilleures chances notamment au minorités et aux femmes d'y accéder entre autres par le biais de la filière d'apprentissage. Elle promet des rabattements d'impôts aux entreprises engageant des apprentis.

Cette alternative à l'Université est d'autant mieux accueillie aux Etats-Unis que la dette des étudiants fait régulièrement polémique. La dette universitaire se monte aujourd'hui à 1300 milliards de dollars (l'équivalent de deux-tiers des dettes cumulées des cartes de crédit et des emprunts contractés par les Américains pour leur véhicule). Contrairement à la dette ménagère, qui s'est réduite depuis la crise, la dette universitaire a doublé, de 548 milliards à 966 milliards entre 2007 et 2012, soit 21 000 dollars par personne, à la faveur de frais d'écolage énormes et de taux d'intérêts très élevés. Un fléau dont Hillary Clinton promet également de faire son affaire à travers un programme de refinancement des dettes à taux plus favorables, d'aide au remboursement pour les jeunes entrepreneurs, et en promettant des Universités gratuites pour les familles de classe moyenne.

"Il faut informer les parents, les jeunes, et surtout, les entreprises, du potentiel de l'apprentissage"

“Injecter de l'argent ne suffira pas”, prévient Walter Siegenthaler: “Il existe différents programmes de qualité différentes à travers les Etats-Unis, malheureusement pas tout très structurés. Après des années de mise au point, le nôtre permet d'accéder à un diplôme reconnu à travers les Etats-Unis. Grâce à notre programme, un jeune peut commencer dans le technique et finir dans la vente. Ou même continuer sa formation jusqu'au diplôme d'ingénieur. Il faut informer les parents, les jeunes, et surtout, les entreprises, de ce potentiel.”

En acceptant de former un jeune tout au long de la filière d'apprentissage, entre le salaire (38 000$ par an), les frais de scolarité et le matériel d'étude, une entreprise comme Daetwyler investit en effet pas loin de 160 000 dollars par apprenti. “Nous attendons un retour sur investissement”, commente Bob Romanelli, chef de la filière apprentissage chez Daetwyler US, au chevet de Caleb occupé à façonner une pièce métallique sur un tour alors que flotte dans la grande halle de Daetwyler un drapeau suisse sous une photo du Cervin. “Ici, nous voyons nos apprentis grandir et changer énormément. Entre nos mains, ils passent de l'enfant à l'adulte. C'est magnifique.”

A gauche: Bob Romanelli, responsable de la filière d'apprentissage pour Daetwyler USA, Walter Siegenthaler, directeur de Daetwyler USA et Caleb, apprenti de troisième année. A droite: un tableau détaillant le progamme "Apprenticeship 2000" et des photos d'apprentis.
Created By
xavier filliez
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XAVIER FILLIEZ

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