Vaincre le cancer à coups de pagaies VOGALONGA

TEXTES : SOPHIE LEROY - PHOTOS : PASCAL BONNIÈRE

Elles ont repris l’entraînement chaque vendredi sur la Deûle, à Lille. Leur objectif : préparer la Vogalonga, une régate à Venise, en juin prochain. Leur point commun : toutes ont eu à engager un bras de fer contre le cancer. Nous les suivons dans leur aventure, jusqu’à la régate.

Le Dragon boat est un bateau à la tête et queue de dragon aux origines ancestrales chinoises devenu sport dans les années 70. Le premier équipage de Dragon ladies a été formé en 1996 au Canada. Le docteur Ronald Mc Kenzie est un des premiers à prescrire ce sport pour les femmes qui ont été opérées d’un cancer du sein. En France, l’expérience est menée pour la première fois en 2009 à Reims.

« Longue pagaie » en français, elle est, à l’origine, en 1975, un mouvement de protestation des Vénitiens contre les bateaux à moteur dont la houle abîme les fondations de la ville. La rame est leur arme. Aujourd’hui, la régate réunit chaque année, quelque 1 700 bateaux sans moteur, ni voile, plus de 6 000 rameurs du monde entier. Le parcours, de 32 km, forme une boucle qui pousse jusqu’aux îles de Murano et Burano.

ÉPISODE N°1

Âmes sensibles ne pas s’abstenir. Dans le local d’accueil de l’association La Deûle, qui prépare notre équipage, elles arrivent en ce début d’après-midi tout sourire. Elles rient, nous rions, nous rirons. C’est la première leçon que nous donnent Laurence et Laurence, Danièle et Danielle, Marie-Jo, Fatiha, Michèle, Christelle… Rire et pagayer contre le cancer sont pour elles deux moyens de changer le regard sur la maladie. Certaines sont encore en soin, d’autres ont repris le travail et sont en rémission. Toutes ont aujourd’hui le même objectif: la Vogalonga. L’équipage de douze femmes se forme depuis mai dernier, il devrait être définitif d’ici janvier.

Les douze femmes de l'équipage.

Deux nouvelles recrues se présentent : Pascaline et Danielle. Pascaline en observatrice, elle a été opérée il y a un mois et devra encore patienter tout autant avant de prendre la pagaie, lui conseille le docteur Dewas, l’oncologue qui va les suivre et les conseiller.

Pascaline : « Cela me donne un but pour avancer. C’est positif. Pourtant, pagayer est quelque chose que je n’ai jamais fait. Aujourd’hui, je ne peux pas encore m’entraîner mais je me rattraperai. »

Aujourd’hui, cela commence par apprendre à mesurer son tour de bras pour surveiller un éventuel lymphœdème. La plupart ont en effet eu un cancer du sein, les ganglions sous le bras du côté opéré ont été retirés, il faut veiller à la bonne circulation de la lymphe. Le sport contribue à un bon drainage si l’effort n’est pas violent, il leur faut trouver le juste milieu. Il ne doit pas y avoir plus d’un centimètre de différence entre les deux bras.

Mesurer son tour de bras pour surveiller un éventuel lymphœdème.

Laurence B. se prête à l’exercice. Elle prépare sa troisième Vogalonga. Elle a pour elle l’expérience. La régate est longue : 32 km, sans compter les huit autres pour rallier le point de départ et rentrer ensuite à bon port, soit 40 au total. Sept heures à ramer, le temps de référence de la régate de 2014, nécessite de savoir gérer l’effort, l’hydratation, l’alimentation, les temps de repos.

La pause-café partagée autour d’un morceau de gâteau, il est temps de se changer et de s’échauffer. Aujourd’hui, c’est Franck qui va les entraîner. Les filles devront être autonomes en juin et avoir le bon rythme, être endurantes. L’association La Deûle est à leur côté depuis la première régate, en 2012. « Nous ne sommes pas un club sportif mais travaillons à l’insertion sociale par le sport auprès de personnes en situation précaire, explique Jean-Baptiste Gérardot-Druays, le directeur. On s’est beaucoup interrogé, sur les enjeux de santé notamment, mais ça collait à nos objectifs et, pour donner encore plus de sens à cette aventure, on prépare des jeunes qui les accompagnent à Venise. »

Avant l'entraînement, l'échauffement.
Chacune récupère maintenant son siège, une pagaie et un gilet.
La tête de dragon est positionnée à l’avant du bateau.
Premiers coups de pagaie....
« La famille, les amis s’inquiètent de savoir si ça ne va pas nous fatiguer, si ce n’est pas dangereux. C’est nous qui les rassurons. »

Sur la Deûle, le rythme est à balade et aux circonvolutions sur l’eau.

Il faut se montrer prudent, on croise des péniches.

Fatiha salue les promeneurs et les amoureux intrigués. Elle se retourne soudain. Elle vient de faire tomber ses lunettes dans l’eau mais fait plutôt mine de râler devant l’effort à fournir. « Je suis une petite nature. » À qui veut-elle le faire croire ? Quand on lui rappelle les 40 km qu’il y aura à parcourir, elle nous cloue le bec: « Mais faut pas se mettre des barrières comme ça ! »

Franck demande de reprendre un exercice. Le silence se fait dans les rangs. Quand l’équipage se met en rythme, rien ne lui résiste. À peine trois kilomètres ont été parcourus mais aucune ne doute. Derrière les rires, il y a la volonté farouche d’en découdre.

« Ici, on est dans le vrai sans avoir peur d’être jugée »

Danièle : « C’est un instant magique qu’on vit ici. Et on est dehors! C’est un contact avec la nature aussi. Je ne pourrai pas être à Venise. Mon neveu se marie mais je viens quand même pour les aider aussi à se préparer. »
Laurence B. : « Après l’annonce de la maladie, il y a l’opération, les traitements. Une petite année de combat durant laquelle nous sommes très suivies. Et puis les examens s’espacent et on est un peu lâchées dans la nature. L’association n’est pas un groupe de paroles, il y a des psychologues maintenant dans les centres de soins même si, évidemment on échange, on partage nos trucs quand quelque chose ne va pas. Nous sommes ici pour aller de l’avant. Ce groupe, c’est d’abord une dynamique, on s’entraîne quel que soit le temps. Venise, c’est la cerise sur le gâteau, un moteur extraordinaire. »
Danielle : « C’est se lancer un autre défi après le combat contre la maladie. J’étais très sportive et j’ai tout arrêté après les complications qui ont suivi l’opération de reconstruction mammaire. Je suis en manque et c’est difficile de reprendre seule. »
Christelle : « Bouger permet de ne pas tourner en rond et c’est important d’être dans un groupe qui ressent les mêmes choses. Moi, je fonctionne à l’objectif. La Vogalonga est un moyen de boucler la boucle. Je reprends le travail le 7 novembre, à mi-temps. Il y a un mois, j’appréhendais, aujourd’hui je veux passer au-dessus des effets secondaires, j’ai envie de reprendre. Retrouver l’ordinaire .»
Marie-Jo : « Il faut changer la façon de vivre la maladie. Ici, c’est toujours du plaisir. On rigole bien. »
Michèle : « Je veux montrer à mes filles que la maladie n’est pas une fin mais qu’elle peut permettre de s’ouvrir à autre chose. Déjà le défilé pour les étudiants de l’Ieseg à La Piscine a été une explosion de bonheur pour moi. Il a rompu cette sensation d’isolement et a créé un groupe soudé. Là, nous allons partager une expérience physique incroyable. »
Fatiha : « Après la maladie, on ne fait plus semblant ou de simagrées. On va à l’essentiel. J’ai repris à mi-temps pour prendre le temps de vivre. Ici, on est dans le vrai, sans avoir peur d’être jugée. Face à la maladie, soient les gens se sauvent soient ils sont agressifs. Ici, tout est plus simple, même s’il faut pagayer 40 km. »

Une pierre précieuse contre la maladie

Tout a commencé par un reportage de Thalassa sur le premier équipage de Dragon ladies françaises participant à la Vogalonga. Une adhérente de l’association Émeraude embarque l’association dans l’aventure, une première fois en 2012. Émeraude, Martine Pecqueur, sa présidente, l’a créée en 2005 pour sortir de l’isolement les femmes victimes d’un cancer. Elle-même a vaincu un cancer du sein.

« J’avais envie de faire quelque chose, de partager, donner. Moi, j’ai eu la chance d’être soutenue par mes amies. À l’époque, il n’existait pas encore les Espaces ressources cancer. »

Aujourd’hui, elle travaille d’ailleurs dans l’un d’eux, comme sophrologue. Émeraude est « une petite bulle pour rebondir, une fenêtre ouverte sur la vie » : un lieu d’échange, de rencontre, de reconstruction à travers la réflexologie ou la sophrologie mais aussi ces parenthèses comme ces défilés de mode auxquels participent des adhérentes, un atelier de lectures partagées, le sport (chi kung, l’escrime fitness ou canoë). L’association a accompagné plus de 500 femmes. « C’est comme si un fil se tissait entre nous, invisible. »

Created By
Magalie Ghu
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