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Le Dieu à venir des incroyants Jean 4, 5-14

LECTURE BIBLIQUE : Jean 4, 5-14

Jésus arrive près d'une ville de Samarie appelée Sychar. Elle est près du champ que Jacob a donné à son fils Joseph. À cet endroit, il y a le puits de Jacob. Jésus est fatigué par le voyage, et il s'assoit au bord du puits. Il est à peu près midi. Une femme de Samarie vient chercher de l'eau.

Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »

Ses disciples sont allés à la ville pour acheter à manger.

La femme samaritaine dit à Jésus : « Comment ? Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » En effet, les Juifs n'ont pas de contacts avec les Samaritains.

Jésus lui répond : « Tu ne connais pas le don de Dieu. Tu ne connais pas celui qui te dit : “Donne-moi à boire.” Sinon, c'est toi qui demanderais à boire, et je te donnerais une eau pleine de vie. »

La femme lui dit : « Seigneur, tu n'as rien pour puiser de l'eau, et le puits est profond. Cette eau pleine de vie, où peux-tu la prendre ? Toi, est-ce que tu es plus grand que Jacob, notre ancêtre ? C'est lui qui nous a donné ce puits. Et lui-même, avec ses fils et ses bêtes, il a bu l'eau de ce puits. »

Jésus lui répond : « Si quelqu'un boit de cette eau, il aura encore soif. Mais s'il boit l'eau que je lui donnerai, il n'aura plus jamais soif. Au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source, et cette source donne la vie avec Dieu pour toujours.

PRÉDICATION DU PASTEUR RUDI POPP - Dimanche 26 janvier

« Tu es mon gobelet d’eau », disait Jésus à une autre femme, Marie-Madeleine. « Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif. »

C’est avec ses mots qu’Amélie Nothomb fait de la soif un signe particulier de l’humanité de Jésus. Dans son dernier roman intitulé sobrement « Soif », Amélie Nothomb (“la plus belge des auteures à succès”) explore l’esprit de Jésus, “le plus incarné des humains”, en imaginant le monologue intérieur de Jésus à la veille de sa crucifixion. Son livre est une réflexion sur la condition humaine, dans ce qu’elle a de plus charnel, de la douleur à la soif en passant par la passion amoureuse qu’elle lui prête pour Marie-Madeleine.

Le passage sur la soif que nous avons lu dans l’Évangile selon Jean aurait donc pu avoir un rôle clé dans sa méditation, tellement il y est question de la fin de la soif. Or curieusement, cela n’a pas du tout inspiré Amélie Nothomb. Son Jésus explique en effet : « Le seul évangéliste à avoir manifesté un talent d’écrivain digne de ce nom est Jean. C’est aussi pour cette raison que sa parole est la moins fiable. “Celui qui boit de cette eau n’aura plus jamais soif” : je ne l’ai jamais dit, c’eût été un contresens. »

On peut comprendre ce refus. Ne plus jamais avoir soif est l’effacement du trait le plus élémentaire de la vie humaine. Et le Jésus d’Amélie Nothomb existe en quelque sorte par l’expérience de la soif. Écoutez comment l’auteure lui fait longuement décrire cette expérience d’incarnation :

« Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi cette région du monde : il ne me suffisait pas qu’elle soit politiquement déchirée. Il me fallait une terre de haute soif. Aucune sensation n’évoque à ce point celle que je veux inspirer que la soif. Sans doute est-ce pour cela que nul ne l’a éprouvée autant que moi.

En vérité, je vous le dis : ce que vous ressentez quand vous crevez de soif, cultivez-le. Voilà l’élan mystique. Ce n’en est pas la métaphore. Quand on cesse d’avoir faim, cela s’appelle satiété. Quand on cesse d’être fatigué, cela s’appelle repos. Quand on cesse de souffrir, cela s’appelle réconfort. Cesser d’avoir soif ne s’appelle pas.

La langue dans sa sagesse a compris qu’il ne fallait pas créer d’antonyme à la soif. On peut étancher la soif et pourtant le mot étanchement n’existe pas.

Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d’avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu.

C’est un instant d’amour absolu et d’émerveillement sans bornes. Celui qui le vit est forcément pur et noble, aussi longtemps que cela dure. Je suis venu enseigner cet élan, rien d’autre. Ma parole est d’une simplicité telle qu’elle déconcerte. C’est si simple que c’est voué à l’échec.

L’excès de simplicité obstrue l’entendement. Il faut connaître la transe mystique pour avoir accès à la splendeur de ce que l’esprit humain, en temps normal, qualifie d’indigence. La bonne nouvelle, c’est que l’extrême soif est une transe mystique idéale.

Je conseille de la prolonger. Que l’assoiffé retarde le moment de boire. Pas indéfiniment, bien sûr. Il ne s’agit pas de mettre sa santé en danger. Je ne demande pas de méditer sa soif, je demande qu’on la ressente à fond, corps et âme, avant de l’étancher.

Tentez cette expérience : après avoir durablement crevé de soif, ne buvez pas le gobelet d’eau d’un trait. Prenez une seule gorgée, gardez-la en bouche quelques secondes avant de l’avaler. Mesurez cet émerveillement. Cet éblouissement, c’est Dieu.

Ce n’est pas la métaphore de Dieu, je le répète. L’amour que vous éprouvez à cet instant précis pour la gorgée d’eau, c’est Dieu. Je suis celui qui arrive à éprouver cet amour pour tout ce qui existe. C’est cela, être le Christ.

Jusqu’ici, cela n’a pas été facile. Demain, ce sera monstrueusement difficile. Alors, afin d’y parvenir, je prends une décision qui va m’aider : je ne boirai pas l’eau du broc que le geôlier a laissé dans ma cellule.

Cela m’attriste. J’aimerais connaître une dernière fois la meilleure des sensations, celle que je préfère. J’y renonce à dessein. C’est une imprudence : la déshydratation me handicapera lorsqu’il s’agira de porter la croix. Mais je me connais au point de savoir que la soif me protégera. Elle peut prendre une ampleur telle que les autres souffrances s’amortissent. »

Le roman « Soif » d’Amélie Nothomb n’a jusqu’ici pas été un très grand succès (il était pourtant dans la sélection pour le prix Goncourt !). Malgré la fascination que l’on peut accorder à l’idée d’entendre la voix intérieure de Jésus aux heures de la passion, je trouve personnellement que le Jésus à la Nothomb est simplement trop bavard pour être vrai (et encore, je ne vous ai lu qu’un court extrait…). Les Évangiles nous ont appris à connaître Jésus par des discours concis, parfois laconiques ; l’entendre se dépouiller interminablement et sur le ton des séances de psy d’aujourd’hui, excusez-moi, est presque insupportable, et souvent d’une banalité confondante. Bien sûr, je ne suis pas critique littéraire, et j’encourage chacun à se faire sa propre opinion du livre…

Or, si je peux me permettre, il y a quand même un échec objectif dans ce roman. Ce qui rend, je crois, ce récit de Madame Nothomb plus fondamentalement corrompu, c’est son incapacité à répondre à cette mystérieuse déclaration de l’Évangile selon Jean : « Si quelqu’un boit de l’eau de ce puits, il aura encore soif. Mais s’il boit l’eau que je lui donnerai, il n’aura plus jamais soif. Au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source, et cette source donne la vie avec Dieu pour toujours. »

L’erreur du roman sur Jésus ma parait claire comme l’eau (c’est le cas de le dire) : dans l’Évangile, il ne s’agit pas de se passionner pour la figure de Jésus et ses problèmes spirituels et corporels, d’essayer d’imiter son expérience religieuse pour devenir, mystérieusement et mystiquement, comme lui. C’est un malentendu radical de penser que l’Évangile cherche à nous vendre Jésus comme une sorte de gourou, et de chercher en permanence dans la vie chrétienne des réponses à la question « What would Jesus do ? Que ferait Jésus à ma place ? ». Le Jésus de l’Évangile n’est pas un donneur d’ordres, ou le héros d’un impératif moral absolu. « Le Fils de l’homme est venu pour servir et non pour être servi », dira laconiquement l’évangéliste Matthieu.

Et cette figure véritable du Christ est parfaitement illustrée dans la rencontre avec la femme — inconnue — de Sychar, en Samarie. En passant par la Samarie, le Christ sort du paysage d’une religion répertoriée, circonscrite — il entre dans une zone où il faut craindre de ne pas être compris. La Samarie, dans la symbolique de l’Évangile, c’est le pays de l’hérésie, de ceux qui « ne lisent et ne croient pas pareil » — une réalité que j’aime appeler « l’alter-croyance ».

La question profonde de la rencontre avec la femme samaritaine n’est donc pas de savoir comment Jésus va pouvoir monter l’eau des profondeurs du puits sur lesquels il s’est assis, pour boire et donner à boire, et faire éventuellement une expérience mystique avec la soif — la question est de savoir comment il pourra parler de Dieu à cette femme « incroyante » (au sens où elle représente l’altercroyance).

On ne le dira jamais assez : quand un humain parle de Dieu (ou de l’absence de Dieu), ce n’est pas seulement un autre humain qui se demande de quoi il peut bien être question, mais c’est d’abord Dieu lui-même qui refuse d’être cette chose, dont telle ou telle religion ou anti-religion aurait la compétence !

Le dialogue de Jésus avec cette femme va donc permettre — à lui comme à elle — d’échapper à ce type de discours sur l’hypothétique « instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau »… et de croire y reconnaître Dieu. Jésus n’est pas venu à la rencontre de cette femme afin de lui faire « connaître la transe mystique pour avoir accès à la splendeur de ce qu’est l’esprit humain », ou « l’extrême soif comme une transe mystique idéale ». Toutes ces expériences relèvent d’une idée humaine de dieu, du divin, dont Jésus se désintéresse fondamentalement !

Car Jésus annonce non pas une expérience du divin qu’il aurait faite, au passé, à son époque, et qu’il nous ordonne d’imiter ; Jésus annonce un Dieu au présent, et plus précisément un Dieu à venir. Ce Dieu, contrairement à la divinité des expériences mystérieuses ou mystiques, n’appartient pas à ceux qui y croient, mais il est littéralement (selon l’Évangile de Jean) le Dieu des « incroyants ».

C’est la dimension révolutionnaire de cette disparition de la soif qu’il promet : « Si quelqu’un boit de l’eau de ce puits, il aura encore soif. Mais s’il boit l’eau que je lui donnerai, il n’aura plus jamais soif. Au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source, et cette source donne la vie avec Dieu pour toujours. »

La soif religieuse de l’être humain, de tout être humain, peut être étanchée, assouvie, apaisée de multiples manières. Toutes sortes d’exercices plus ou moins spirituels, dans les religions et au-dehors, existent pour mieux la ressentir, la supporter, la circonscrire, l’éviter ou simplement l’oublier. Et il est vrai que les eaux du puits de l’expérience religieuse ou philosophique désaltèrent pour un temps.

Or cette soif-là, dit Jésus, elle revient toujours. Parce que c’est la soif d’un dieu à notre disposition, d’un dieu que nous servons dans la mesure de notre soif, qui nous procure sa prestation mystique venant du fond des âges — c’est l’expérience d’un dieu qui est passé, qui est du passé.

Le Dieu dont le Christ seul parle est toujours devant nous. Le Dieu de Jésus-Christ, en dépit de toutes nos bonnes croyances et de petites certitudes — ou bien de nos incroyances désespérées et nos incertitudes affichées — est toujours au moins possible, il est toujours à avenir, en devenir — il est à proprement parler le Dieu à venir des « incroyants ».

C’est pourquoi l’eau dont Jésus parle, l’eau qu’il nous donne à nous, peu importe si nous nous considérons croyants, demi-croyants ou incroyants, cette eau devient encore ce matin, dans notre assemblée, une source qui donne la vie avec Dieu pour toujours — ou plus précisément, pour demain — afin que chacune et chacun vive en espérant Dieu, au lieu de désespérer de sa soif. Amen.

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Rüdiger Popp
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Inclut des images créées par Alex Jackman - "Rainbow Sidewalk Chalk" • Blagoja Koleski - "Monastery St John N. Macedonia " • Thao Le Hoang - "Please specify the source from: www.hthaostudio.com when upload to your page" • Geetanjal Khanna - "untitled image"